—Il faut que je vous quitte, ajouta-t-elle. J'entends le pas de M. d'Anquetil dans l'escalier.
Et elle me donna un baiser sur la bouche, qu'elle appuya et prolongea avec la volupté violente de la peur, car les bottes de son galant faisaient, près de nous, craquer les montées de bois, et la joueuse y risquait sa toile de Hollande et son pot à oille d'argent godronné.
Le postillon baissa le marchepied du coupé, mais M. d'Anquetil demanda à Jahel s'il ne serait pas plus plaisant de nous tenir tous ensemble dans la grande caisse, et il ne m'échappa point que c'était le premier effet de l'intimité qu'il venait d'avoir avec Jahel, et qu'un plein contentement de tous ses désirs lui rendait la solitude avec elle moins agréable. Mon bon maître avait pris soin d'emprunter à la cave de l'Homme-Armé cinq ou six bouteilles de vin blanc qu'il aménagea sous les coussins et que nous bûmes pour tromper les ennuis de la route.
Nous arrivâmes à midi à Joigny, qui est une assez jolie ville. Prévoyant que je viendrais à bout de mes deniers avant la fin du voyage et ne pouvant souffrir l'idée de laisser payer mon écot par M. d'Anquetil sans y être réduit par la plus extrême nécessité, je résolus de vendre une bague et un médaillon que je tenais de ma mère, et je parcourus la ville à la recherche d'un orfèvre. J'en découvris un sur la grand'place, vis-à-vis de l'église, qui tenait boutique de chaînes et de croix, à l'enseigne de La bonne Foi. Quel ne fut pas mon étonnement, d'y trouver mon bon maître qui, devant le comptoir, tirant d'un cornet de papier cinq ou six petits diamants, que je reconnus bien pour ceux que M. d'Astarac nous avait montrés, demanda à l'orfèvre le prix qu'il pensait donner de ces pierres!
L'orfèvre les examina, puis observant l'abbé par-dessus ses besicles:
—Monsieur, lui dit-il, ces pierres seraient d'un grand prix si elles étaient véritables. Mais elles sont fausses; et il n'est pas besoin de la pierre de touche pour s'en assurer. Ce sont des perles de verre, bonnes seulement pour donner à jouer aux enfants, à moins qu'on ne les applique à la couronne d'une Notre-Dame de village, où elles feront un bel effet.
Sur cette réponse, M. Coignard reprit ses diamants et tourna le dos à l'orfèvre. Dans ce mouvement il m'aperçut et sembla assez confus de la rencontre. Je conclus mon affaire en peu de temps et, retrouvant mon bon maître au seuil de la porte, je lui représentai le tort qu'il risquait de faire à ses compagnons et à lui-même en dérobant des pierres qui, pour son malheur, eussent pu être véritables.
—Mon fils, me répondit-il, Dieu, pour me conserver innocent, a voulu qu'elles ne fussent qu'apparence et faux-semblant. Je vous avoue que j'eus tort de les dérober. Vous m'en voyez au regret, et c'est une page que je voudrais arracher au livre de ma vie, dont quelques feuillets, pour tout dire, ne sont point aussi nets et immaculés qu'il conviendrait. Je sens vivement ce que ma conduite offre, à cet endroit, de répréhensible. Mais l'homme ne doit pas trop s'abattre quand il tombe en quelque faute; et c'est ici le moment de me dire à moi-même avec un illustre docteur: "Considérez votre grande fragilité, dont vous ne faites que trop souvent l'épreuve dans les moindres rencontres; et néanmoins c'est pour votre salut que ces choses ou autres semblables vous arrivent. Tout n'est pas perdu pour vous, si vous vous trouvez souvent affligé et tenté rudement, et si même vous succombez à la tentation. Vous êtes homme et non pas Dieu; vous êtes de chair, et non pas un ange. Comment pourriez-vous toujours demeurer en un même état de vertu, puisque cette fidélité a manqué aux anges dans le Ciel et au premier homme dans le Paradis?" Voilà, Tournebroche, mon fils, les seuls entretiens spirituels et les vrais soliloques qui conviennent à l'état présent de mon âme. Mais ne serait-il point temps, après cette malheureuse démarche, sur laquelle je n'insiste pas, de retourner à notre auberge, pour y boire, en compagnie des postillons, qui sont gens simples et de commerce facile, une ou deux bouteilles de vin du cru?
Je me rangeai à cet avis et nous regagnâmes l'hôtellerie de la poste où nous trouvâmes M. d'Anquetil qui, revenant comme nous de la ville, en rapportait des cartes. Il joua au piquet avec mon bon maître et, quand nous nous remîmes en route, ils continuèrent de jouer dans la voiture. Cette fureur de jeu qui emportait mon rival, me rendit quelque liberté auprès de Jahel, qui m'entretenait plus volontiers depuis qu'elle était délaissée. Je trouvais à ces entretiens une amère douceur. Lui reprochant sa perfidie et son infidélité, je soulageais mon chagrin par des plaintes, tantôt faibles, tantôt violentes.
—Hélas! Jahel! disais-je, le souvenir et l'image de nos tendresses, qui faisaient naguère mes plus chères délices, me sont devenus un cruel tourment, par l'idée que j'ai que vous êtes aujourd'hui avec un autre ce que vous fûtes avec moi.