Elle répondait:

—Une femme n'est pas la même avec tout le monde.

Et quand je prolongeais excessivement les lamentations et les reproches, elle disait:

—Je conçois que je vous ai fait du chagrin. Mais ce n'est pas une raison pour m'assassiner cent fois le jour de vos gémissements inutiles.

M. d'Anquetil, quand il perdait, était d'une humeur fâcheuse. Il molestait à tout propos Jahel qui, n'étant point patiente, le menaçait d'écrire à son oncle Mosaïde qu'il vînt la reprendre. Ces querelles me donnaient d'abord quelque lueur de joie et d'espérance; mais après qu'elles se furent plusieurs fois renouvelées, je les vis naître, au contraire, avec inquiétude, ayant reconnu qu'elles étaient suivies de réconciliations impétueuses, qui éclataient soudainement à mes oreilles en baisers, en susurrements et en soupirs lascifs. M. d'Anquetil ne me souffrait qu'avec peine. Il avait, au contraire, une vive tendresse pour mon bon maître, qui la méritait par son humeur égale et riante et par l'incomparable élégance de son esprit. Ils jouaient et buvaient ensemble avec une sympathie qui croissait chaque jour. Les genoux rapprochés pour soutenir la tablette sur laquelle ils abattaient leurs cartes, ils riaient, plaisantaient, se faisaient des agaceries, et, bien qu'il leur arrivât quelquefois de se jeter les cartes à la tête, en échangeant des injures qui eussent fait rougir les forts du port Saint-Nicolas et les bateliers du Mail, bien que M. d'Anquetil jurât Dieu, la Vierge et les Saints, qu'il n'avait vu de sa vie, même au bout d'une corde, plus vilain larron que l'abbé Coignard, on sentait qu'il aimait chèrement mon bon maître, et c'était plaisir de l'entendre un moment après s'écrier en riant:

—L'abbé, vous serez mon aumônier et vous ferez mon piquet. Il faudra aussi que vous soyez de nos chasses. On cherchera jusqu'au fond du Perche un cheval assez gros pour vous porter et l'on vous fera un équipement de vénerie pareil à celui que j'ai vu à l'évêque d'Uzès. Il est grand temps, au reste, de vous habiller à neuf: car, sans reproche, l'abbé, votre culotte ne vous tient plus au derrière.

Jahel aussi cédait au penchant irrésistible qui inclinait les âmes vers mon bon maître. Elle résolut de réparer, autant qu'il était possible, le désordre de sa toilette. Elle mit une de ses robes en pièces pour raccommoder l'habit et les chausses de notre vénérable ami, et lui fit cadeau d'un mouchoir de dentelle pour en faire un rabat. Mon bon maître recevait ces petits présents avec une dignité pleine de grâce. J'eus lieu plusieurs fois de le remarquer: il se montrait galant homme en parlant aux femmes. Il leur témoignait un intérêt qui n'était jamais indiscret, les louait avec la science d'un connaisseur, leur donnant les conseils d'une longue expérience, répandait sur elles l'indulgence infinie d'un coeur prêt à pardonner toutes les faiblesses, et ne négligeait cependant aucune occasion de leur faire entendre de grandes et utiles vérités.

Parvenus le quatrième jour à Montbard, nous nous arrêtâmes sur une hauteur d'où l'on découvrait toute la ville, dans un petit espace, comme si elle était peinte sur toile par un habile ouvrier, soucieux d'en marquer tous les détails.

—Voyez, nous dit mon bon maître, ces murailles, ces tours, ces clochers, ces toits, qui sortent de la verdure. C'est une ville, et, sans même chercher son histoire et son nom, il nous convient d'y réfléchir, comme au plus digne sujet de méditation qui puisse nous être offert sur la face du monde. En effet, une ville, quelle qu'elle soit, donne matière aux spéculations de l'esprit. Les postillons nous disent que voici Montbard. Ce lieu m'est inconnu. Néanmoins je ne crains pas d'affirmer, par analogie, que les gens qui vivent là, nos semblables, sont égoïstes, lâches, perfides, gourmands, libidineux. Autrement, ils ne seraient point des hommes et ne descendraient point de cet Adam, à la fois misérable et vénérable, en qui tous nos instincts, jusqu'aux plus ignobles, ont leur source auguste. Le seul point sur lequel on pourrait hésiter est de savoir si ces gens-là sont plus portés sur la nourriture que sur la reproduction. Encore le doute n'est-il point permis: un philosophe jugera sainement que la faim est, pour ces malheureux, un besoin plus pressant que l'amour. Dans ma verte jeunesse, je croyais que l'animal humain était surtout enclin à la conjonction des sexes. Mais c'était un leurre, et il est clair que les hommes sont plus intéressés encore à conserver la vie qu'à la donner. C'est la faim qui est l'axe de l'humanité; au reste, comme il est inutile d'en disputer ici, je dirai, si l'on veut, que la vie des mortels a deux pôles, la faim et l'amour. Et c'est ici qu'il faut ouvrir l'oreille et l'âme! Ces créatures hideuses, qui ne sont tendues qu'à s'entre-dévorer ou à s'entr'embrasser furieusement, vivent ensemble soumises à des lois qui leur interdisent précisément la satisfaction de cette double et fondamentale concupiscence. Ces animaux ingénus, devenus citoyens, s'imposent volontiers des privations de toutes sortes, respectent le bien d'autrui, ce qui est prodigieux, en égard à leur nature avide; et ils observent la pudeur, qui est une hypocrisie énorme, mais commune, consistant à ne dire que rarement ce à quoi on pense sans cesse. Car enfin, de bonne foi, messieurs, quand nous voyons une femme, ce n'est pas à la beauté de son âme et aux agréments de son esprit que nous attachons notre pensée; et dans notre entretien avec elle, nous avons en vue principalement ses formes naturelles. Et l'aimable créature le savait si bien, qu'habillée par la bonne faiseuse, elle a pris soin de ne voiler ses appas qu'en les exagérant par divers artifices. Et mademoiselle Jahel, qui n'est pourtant point une sauvage, serait désolée que l'art ait gagné en elle sur la nature, à ce point qu'on ne vît pas combien sa poitrine est pleine et sa croupe arrondie. Ainsi, de quelque façon que nous considérions les hommes depuis la chute d'Adam, nous les voyons affamés et incontinents. D'où vient donc que, réunis dans les villes, ils s'imposent des privations de toutes sortes et se soumettent à un régime contraire à leur nature corrompue? On a dit qu'ils y trouvaient leur avantage, et qu'ils sentaient que leur sécurité est au prix de cette contrainte. Mais c'est leur supposer trop de raisonnement, et, de plus, un raisonnement faux, car il est absurde de sauver sa vie aux dépens de ce qui en faisait la raison et le prix. On a dit encore que la peur les retenait dans l'obéissance, et il est vrai que la prison, la potence et la roue assurent excellemment la soumission aux lois. Mais il est certain que le préjugé conspire avec les lois, et on ne voit pas bien comment la contrainte aurait pu s'établir si universellement. On définit les lois les rapports nécessaires des choses; mais nous venons de voir que ces rapports sont en contradiction avec la nature, loin d'en être des nécessités. C'est pourquoi, messieurs, je chercherai la source et l'origine des lois non dans l'homme, mais hors de l'homme, et je croirai qu'étant étrangères à l'homme, elles viennent de Dieu, qui a formé de ses mains mystérieuses non seulement la terre et l'eau, la plante et l'animal, mais encore les peuples et les sociétés. Je croirai que les lois viennent directement de lui, de son premier décalogue, et qu'elles sont inhumaines parce qu'elles sont divines. Il est bien entendu que je considère ici les codes dans leur principe et dans leur essence, sans vouloir entrer dans leur diversité risible et leur complication pitoyable. Les détails des coutumes et des prescriptions, tant écrites qu'orales, sont la part de l'homme, et cette part doit être méprisée. Mais, ne craignons point de le reconnaître, la Cité est d'institution divine. D'où il résulte que tout gouvernement doit être théocratique. Un prêtre fameux pour la part qu'il prit dans la déclaration de 1682, M. Bossuet, n'avait point tort de vouloir tracer les règles de la politique d'après les maximes de l'Écriture, et, s'il y a échoué misérablement, il n'en faut accuser que la faiblesse de son génie, qui s'attacha platement à des exemples tirés des Juges et des Rois, sans voir que Dieu, quand il travaille en ce monde, se proportionne au temps et à l'espace et sait faire la différence des Français et des Israélites. La cité, rétablie sous son autorité véritable et seule légitime, ne sera pas la cité de Josué, de Saül et de David, ce sera plutôt la cité de l'Évangile, la cité du pauvre, où l'artisan et la prostituée ne seront plus humiliés par le pharisien. Oh! messieurs! qu'il conviendrait de tirer de l'Écriture une politique plus belle et plus sainte que celle qui en fut extraite péniblement par ce rocailleux et stérile M. Bossuet! Quelle cité, plus harmonieuse que celle qu'Orphée éleva aux accords de sa lyre, se construira sur les maximes de Jésus-Christ, le jour où ses prêtres, n'étant plus vendus à l'empereur et aux rois, se manifesteront comme les vrais princes du peuple!

Tandis que, debout autour de mon bon maître, nous l'écoutions discourir de la sorte, nous fûmes insensiblement entourés d'une troupe de mendiants qui, boitant, grelottant, bavant, agitant des moignons, secouant des goitres, étalant des plaies d'où s'écoulait une humeur infecte, nous obsédaient de bénédictions importunes. Ils se jetèrent avidement sur quelques pièces de monnaie que leur jeta M. d'Anquetil et roulèrent ensemble dans la poussière.