—Ces malheureux font mal à voir, soupira Jahel.
—Cette pitié, dit M. Coignard, vous sied comme une parure, mademoiselle; ces soupirs ornent votre poitrine en la gonflant d'un souffle que chacun de nous voudrait respirer sur vos lèvres. Mais souffrez que je vous dise que cette tendresse, qui n'en est pas moins touchante pour être intéressée, trouble vos entrailles par la comparaison de ces misérables avec vous-même, et par l'idée instinctive que votre jeune corps touche, pour ainsi dire, à ces chairs hideusement ulcérées et mutilées, comme il est vrai qu'en effet il y est lié et attaché, en tant que membre de Notre-Seigneur Jésus-Christ. D'où il suit que vous ne pouvez envisager cette corruption sur la chair de ces malheureux sans la voir, dans le même temps, en présage sur votre propre chair. Et ces misérables se sont levés vers vous comme des prophètes, annonçant que la part de la famille d'Adam est, en ce monde, la maladie et la mort. C'est pourquoi vous avez soupiré, mademoiselle.
"Dans le fait, il n'y a aucune raison d'estimer que ces mendiants, rongés d'ulcères et de vermine, sont plus malheureux que les rois et que les reines. Il ne faut même pas dire qu'ils sont plus pauvres, si, comme il paraît, le liard que cette goitreuse a ramassé dans la poussière et qu'elle serre sur son coeur en bavant de joie, lui semble plus précieux que n'est un collier de perles à la maîtresse d'un prince-évêque de Cologne ou de Salzbourg. A bien entendre nos spirituels et véritables intérêts, il nous faudrait envier l'existence de ce cul-de-jatte qui rampe vers vous sur les mains, préférablement à celle du roi de France ou de l'empereur. Leur égal devant Dieu, il a peut-être la paix du coeur qu'ils n'ont point et les trésors inestimables de l'innocence. Mais serrez vos jupes, mademoiselle, de peur qu'il n'y introduise la vermine dont je le vois couvert.
Ainsi parlait mon bon maître, et nous ne nous lassions point de l'écouter.
A trois lieues environ de Montbard, un trait ayant cassé et les postillons manquant de corde pour le raccommoder, comme cet endroit de la route est éloigné de toute habitation, nous demeurâmes en détresse. Mon bon maître et M. d'Anquetil tuèrent l'ennui de ce repos forcé en jouant aux cartes avec cette querelleuse sympathie dont ils s'étaient fait une habitude. Pendant que le jeune seigneur s'étonnait que son partenaire retournât le roi plus souvent que ne le veut le calcul des probabilités, Jahel, assez émue, me tira à part, et me demanda si je ne voyais pas une voiture arrêtée derrière nous à un lacet de la route. En regardant vers le point qu'elle m'indiquait, j'aperçus en effet une espèce de calèche gothique, d'une forme ridicule et bizarre.
—Cette voiture, ajouta Jahel, s'est arrêtée en même temps que nous. C'est donc qu'elle nous suivait. Je serais curieuse de distinguer les visages qui voyagent dans cette machine. J'en ai de l'inquiétude. N'est-elle point coiffée d'une capote étroite et haute? Elle ressemble à la voiture dans laquelle mon oncle m'emmena, toute petite, à Paris, après avoir tué le Portugais. Elle était restée, autant que je crois, dans une remise du château des Sablons. Celle-ci me la rappelle tout à fait, et c'est un horrible souvenir, car j'y vis mon oncle écumant de rage. Vous ne pouvez concevoir, Jacques, à quel point il est violent. J'ai moi-même éprouvé sa fureur le jour de mon départ. Il m'enferma dans ma chambre en vomissant contre M. l'abbé Coignard des injures épouvantables. Je frémis en pensant à l'état où il dut être quand il trouva ma chambre vide et mes draps encore attachés à la fenêtre par où je m'échappai pour vous joindre et fuir avec vous.
—Jahel, vous voulez dire avec M. d'Anquetil.
—Que vous êtes pointilleux! Ne partions-nous pas tous ensemble? Mais cette calèche me donne de l'inquiétude, tant elle ressemble à celle de mon oncle.
—Soyez assurée, Jahel, que c'est la voiture de quelque bon
Bourguignon qui va à ses affaires sans songer à nous.
—Vous n'en savez rien, dit Jahel. J'ai peur.