—Vous ne pouvez craindre pourtant, mademoiselle, que votre oncle, dans l'état de décrépitude où il est réduit, coure les routes à votre poursuite. Il n'est occupé que de cabbale et rêveries hébraïques.
—Vous ne le connaissez pas, me répondit-elle en soupirant. Il n'est occupé que de moi. Il m'aime autant qu'il exècre le reste de l'univers. Il m'aime d'une manière…
—D'une manière?
—De toutes les manières… Enfin il m'aime.
—Jahel, je frémis de vous entendre. Juste ciel! ce Mosaïde vous aimerait sans ce désintéressement qui est si beau chez un vieillard et si convenable à un oncle. Dites tout, Jahel!
—Oh! vous le dites mieux que moi, Jacques.
—J'en demeure stupide. A son âge, cela se peut-il?
—Mon ami, vous avez la peau blanche et l'âme à l'avenant. Tout vous étonne. C'est cette candeur qui fait votre charme. On vous trompe pour peu qu'on s'en donne la peine. On vous fait croire que Mosaïde est âgé de cent trente ans, quand il n'en a pas beaucoup plus de soixante, qu'il a vécu dans la grande pyramide, tandis qu'en réalité il faisait la banque à Lisbonne. Et il ne tenait qu'à moi de passer à vos yeux pour une Salamandre.
—Quoi, Jahel, dites-vous la vérité? Votre oncle…
—Oui, et c'est le secret de sa jalousie. Il croit que l'abbé Coignard est son rival. Il le détesta d'instinct, à première vue. Mais c'est bien autre chose depuis qu'ayant surpris quelques mots de l'entretien que ce bon abbé eut avec moi dans les épines, il le peut haïr comme la cause de ma fuite et de mon enlèvement. Car, enfin, j'ai été enlevée, mon ami, et cela doit me donner quelque prix à vos yeux. Oh! j'ai été bien ingrate en quittant un si bon oncle. Mais je ne pouvais plus endurer l'esclavage où il me retenait. Et puis j'avais une ardente envie de devenir riche, et il est bien naturel, n'est-ce pas? de désirer de grands biens quand on est jeune et jolie. Nous n'avons qu'une vie, et elle est courte. On ne m'a pas appris, à moi, de beaux mensonges sur l'immortalité de l'âme.