À ce signe encore, je le reconnais pour un de nos frères. Il n'a pas dépouillé le vieil homme; il reste, par l'esprit, citoyen de la vieille petite planète où quelque scoliaste latin écrivit un jour cette maxime: «On se lasse de tout excepté de comprendre.»

Faustus évoque, dans son inquiétude, le lointain souvenir des connaissances humaines. D'abord, il se remémore les systèmes philosophiques de l'antiquité grecque; puis il passe en revue les alexandrins, les scolastiques. Enfin il affronte les modernes, Bacon, Descartes, Pascal, Spinoza, Leibnitz, Locke, Berkeley, Hobbes, Hume, Kant, Fichte, Hegel, Schopenhauer, Comte… Celui-ci l'arrête, lui interdit les spéculations métaphysiques et lui impose une vue générale du savoir humain. Mais cette philosophie ne le conduit pas à la connaissance de l'origine et de la fin des choses: la résignation qu'elle impose à sa curiosité inassouvie ne lui répugne pas moins que la témérité des conceptions métaphysiques. Faustus, désespérant de trouver la vérité dans l'enseignement des penseurs terrestres, renonce à leur secours décevant.

Il a, dès lors, épuisé les joies du sentiment et celles de l'intelligence. Or, pendant qu'il goûtait son insensible félicité, le choeur des plaintes humaines, sans cesse grossissant depuis les âges les plus reculés, montait de la terre au ciel. Il atteint enfin la planète habitée par Stella. Faustus entend ces plaintes, les reconnaît et sent se réveiller en lui la conscience et la sympathie fraternelles.

Oh! quelle gémissante éloquence enfle la voix de la Terre!

Lamentable océan de douleurs, dont la houle
Se soulève en hurlant, s'affaisse et se déroule,
Et marche en avant sans repos!
N'est-il donc pas encore apparu sur ta route
Un monde fraternel où quelque ami t'écoute:
N'auras-tu nulle part d'échos?

Faustus, à cette voix, se promet de redescendre sur la terre pour apporter aux hommes le secours de sa science; Stella le suivra et partagera son sacrifice. La mort obéissante viendra les reprendre.

Que l'homme est peu fait pour l'immortalité! Faustus et Stella semblaient la respirer comme un fluide étouffant. Leur mort a la douceur joyeuse d'une renaissance. On sent qu'elle rendra les amants à leur véritable destinée. Le poète a trouvé, pour la chanter, des accents exquis et rares, je ne sais quoi de fin, de délié, de subtil (il faut revenir à ce mot). Il a extrait la quintessence de sa poésie:

La tombe est toute faite et, pour l'heure fatale,
L'aube leur a tissé des suaires d'opale.
Ils regagnent leur couche et se livrent tous deux
En silence, à l'asile aujourd'hui hasardeux
Que leur ouvre ce lit, odorante corbeille,
Où depuis si longtemps leurs bonheurs de la veille
Au fidèle matin renaissaient rafraîchis.
Étendus sans bouger, droits, les bras seuls fléchis
Pour rapprocher leurs mains et les unir, il semble
Que le trépas déjà les ait glacés ensemble.
Ils n'ont pas vu la mort achever leur repos:
Leurs yeux, à leur insu, par degrés se sont clos;
Leurs fronts n'ont plus pensé, décolorés à peine,
Et tout bas, ralentie, a cessé leur haleine.
…………………………………………….
Quand le soleil du monde abandonné par eux
Embrassa tout à coup l'horizon vaporeux,
Une abeille rôdeuse, explorant les prairies
Sur un amas foulé de mille fleurs meurtries
S'arrêta pour y faire un butin pour son miel,
Comme avec la douleur se fait la joie au ciel.

La Mort les a emportés inertes vers la terre. Au moment de toucher l'antique planète d'où montait un si grand cri de douleur, Faustus et Stella, ranimés, reconnaissent leur première patrie, mais ils n'y découvrent plus d'hommes; l'espèce humaine y est depuis longtemps éteinte. N'importe; ils descendront dans ce monde mauvais. Ils se dévoueront à créer, sur le sol qui nourrit jadis tant de souffrances, une race heureuse. Tandis qu'ils s'y décident, obéissant à un ordre divin; la Mort les emporte vers le plus haut séjour, mérité par leur incomparable dévouement. Hélas! que feront-ils dans ce séjour glorieux? Puisque nous savons, par leur exemple, que, même hors de la terre, il n'y a de joie que dans le sacrifice, nous craignons, qu'en ce septième ciel, où la Mort les dépose, ils ne goûtent qu'une insipide félicité. Quel est le vrai nom de ce séjour sublime que le poète ne nous nomme pas? N'est-ce point le nirvâna qu'on y trouve? Et le rêve heureux du poète ne finit-il pas par l'irrémédiable évanouissement des deux âmes dans le néant divin?

Tel est le sujet ou plutôt le trop sec argument de ce beau poème, un des plus audacieux, à la fois et des plus suaves, parmi les poèmes philosophiques.