Nous avons fabriqué le ciel même avec des matériaux pris sur la terre. Les myrtes des champs Élysées se trouvent dans nos jardins, et les harpes des anges sortent de chez nos luthiers. La planète innomée où nous ravit le poète est plus belle que la nôtre, et plus douce, mais elle ne contient rien que ne contienne la Terre.
Il faut louer du moins M. Sully-Prudhomme de n'avoir point, à l'exemple de Swedenborg, peuplé les mondes inconnus de visions incohérentes. Nous ne savons pas comment sont les planètes qu'éclairent Sirius et la Polaire. Nous ne le saurons jamais. Il faut nous contenter de savoir que le soleil lointain dont ils sont nés est composé de gaz qui nous sont connus. L'unité de composition des corps célestes est certaine. Il se pourrait bien que l'univers fût, en somme, assez monotone et qu'il ne méritât pas l'incontentable curiosité qu'il nous inspire.
Dans la planète habitée par Faustus et Stella, il y a des chevaux ailés. Il est vrai qu'il ne s'en trouve pas sur la Terre, mais il s'y trouve des ailes et des chevaux, sans quoi les Grecs n'eussent pas eu l'idée de Pégase. Un Pégase, un de ces chevaux de l'air, emporte les deux amants ressuscités à travers le monde nouveau qu'ils habitent et les dépose à l'entrée d'une antique forêt. Ils s'y enfoncent, et bientôt s'ouvre devant eux une vallée où des fleurs et des fruits de toute espèce charment le goût et l'odorat. Ces fleurs et ces fruits sont la seule nourriture des habitants de cette planète.
Nul être n'y subsiste au détriment d'autrui.
Le combat pour la vie y est inconnu. Le meurtre n'étant point la condition nécessaire de l'existence, les âmes y sont naturellement paisibles et bienveillantes. De même que la vie est établie sur notre terre de manière à engendrer constamment le crime et la douleur, l'existence n'a, dans la planète innomée, que de douces et clémentes nécessités. On n'y est pas méchant, puisqu'on n'y souffre pas et que la méchanceté est inconcevable sans la douleur; mais, pour la même raison, on ne saurait s'y montrer excellent. Car il est impossible d'imaginer des êtres possédant à la fois la bonté et la béatitude. La vertu suppose forcément la faculté du sacrifice; un être qui ne peut cesser d'être heureux est condamné à une perpétuelle médiocrité morale. Cela ne laisse pas d'être embarrassant. Quand on y songe, on ne sait que désirer et l'on n'ose rien souhaiter, pas même le bonheur universel.
Faustus et Stella rencontrent une troupe nombreuse de cavaliers de toutes les races, autrefois esclaves sur la terre, maintenant libres et jouissant avec ivresse de leur indépendance. Ils admirent en eux la beauté des divers types humains. Et ce n'est pas sans raison: la liberté embellit les forts qui l'embrassent, et cette vérité naturelle a servi de fondement aux préjugés aristocratiques, si fortement enracinés dans toutes les sociétés humaines. Je ferai seulement observer qu'il faut que Faustus et Stella aient encore présentes aux yeux les apparences de la terre, pour se représenter si vivement l'image de la liberté. Car la liberté ne saurait exister dans un monde où la servitude n'existe pas. La vision des deux amants n'est, à proprement parler, qu'un mirage. La planète des heureux ne peut porter en son sein fleuri la guerrière Liberté, la vierge aux bras sanglants. Celle-là ne se révèle que dans le combat: les planètes heureuses ne la connaissent pas. Plus j'y songe et plus je me persuade que les planètes heureuses ne connaissent rien.
Dans leur nouvel habitacle, Faustus et Stella sont charmés par les sons, les formes et les couleurs. Je n'aurais pas cru qu'étant immortels ils pussent goûter le plaisir de voir et d'entendre. Voir, entendre, sentir, n'est-ce pas user quelque chose de soi-même, n'est-ce pas déjà un peu mourir? Et qu'est-ce que vivre comme nous vivons sur la terre sinon mourir sans cesse et dépenser tous les jours une part de la quantité de vie qui est en nous? Mais la vision du poète est si pure et son art si subtil, que nous sommes transportés et ravis.
Stella révèle à Faustus la plus haute expression de la musique. Il goûte le charme de la voix dans une extase heureuse qui lui fait oublier sa vie passée. Stella qui jusqu'alors lui était apparue sous sa figure terrestre, revêt devant lui sa parfaite beauté. Ils échangent leur amour dans une communion sublime.
Voilà leur bonheur! Mais comment donc peuvent-ils le goûter, s'ils sont immortels? Nous avons l'amour sur la terre, mais c'est au prix de la mort. Si nous ne devions pas périr, l'amour serait quelque chose d'inconcevable. À peine Faustus a-t-il pressé Stella dans ses bras rajeunis qu'il devient distrait et songeur. Son bonheur a-t-il duré un jour ou des milliards de siècles? On ne sait, et lui-même il l'ignore. Un bonheur sans mélange ne saurait être mesuré. Celui même qui le possède ne le goûte ni ne l'éprouve. Quoi qu'il en soit, la curiosité, un moment assoupie par les délices de la vie paradisiaque, se réveille en Faustus. Il aspire à comprendre la nature dont il jouit. Il veut connaître. Immortel d'hier,
Une vague inquiétude,
Le souci de savoir, que nul front fier n'élude,
Le mal de l'inconnu l'avait déjà tenté.