N'importe! le testament de M. Maréchal est un fait. Ce fait n'est pas absolument invraisemblable; on peut, on doit l'accepter. Quelles seront les conséquences de ce fait? Le roman a été écrit, de la première ligne à la dernière, pour répondre à cette question. Le legs trop expressif de l'amant ne suggère aucune réflexion au vieux mari, qui est fort simple. Le bonhomme Roland n'a jamais rien compris ni pensé à quoi que ce fût monde, hors à la bijouterie et à la pêche à la ligne. Il a atteint du premier coup, et tout naturellement, la suprême sagesse. Au temps des amours, madame Roland qui n'était pas une créature artificieuse, pouvait le tromper sans même mentir. Elle n'a rien à craindre de ce côté. Jean, son plus jeune fils, trouve aussi fort naturel un legs dont il a le bénéfice. C'est un garçon tranquille et médiocre. D'ailleurs, quand on est préféré, on ne se tourmente guère à se demander pourquoi. Mais Pierre, l'aîné, accepte moins facilement une disposition qui le désavantage. Elle lui paraît pour le moins étrange. Sur le premier propos qu'on lui tient au dehors, il la juge équivoque. On nous l'a peint comme une âme assez honnête, mais dure, chagrine et jalouse. Il a surtout l'esprit malheureux. Quand les soupçons y sont entrés, plus de repos pour lui. Il les amasse en voulant les dissiper; il fait une véritable enquête. Il recueille les indices il réunit les preuves; il trouble, épouvante, accable sa malheureuse mère, qu'il adore. Dans le désespoir de sa piété trahie et de sa religion perdue, il n'épargne à cette mère aucun mépris, et il dénonce à son frère adultérin le secret qu'il a surpris et qu'il devait garder. Sa conduite est monstrueuse et cruelle; mais elle est dans la logique de sa nature. J'ai entendu dire «Puisqu'il a le tort impardonnable de juger sa mère, il devrait au moins l'excuser. Il sait ce que vaut le vieux Roland, et que c'est un imbécile.»—Oui, mais s'il n'avait pas l'habitude de mépriser son père, il ne se serait pas fait spontanément le juge de sa mère. D'ailleurs, il est jeune et il souffre. Ce sont là deux raisons pour qu'il soit sans pitié. Et le dénouement? demandez-vous.—Il n'y en a pas. Une telle situation ne peut être dénouée.
La vérité est que M. de Maupassant a traité ce sujet ingrat avec la sûreté d'un talent qui se possède pleinement. Force, souplesse, mesure, rien ne manque plus à ce conteur robuste et magistral. Il est vigoureux sans effort. Il est consommé dans son art. Je n'insiste pas. Mon affaire n'est point d'analyser les livres: j'ai assez fait quand j'ai suggéré quelque haute curiosité au lecteur bienveillant, mais je dois dire que M. de Maupassant mérite tous les éloges pour la manière dont il a dessiné la figure de la pauvre femme qui paye cruellement son bonheur si longtemps impuni. Il a marqué d'un trait rapide et sûr la grâce un peu vulgaire, mais non sans charmé de cette «âme tendre de caissière». Il a exprimé avec une finesse sans ironie le contraste d'un grand sentiment dans une petite existence. Quant à la langue de M. De Maupassant, je me contenterai de dire que c'est du vrai français, ne sachant donner une plus belle louange.
LE BONHEUR[5]
[Note 5: Le Bonheur, poème par Sully-Prudhomme. 1 vol. in-18, Lemerre, éditeur.]
«Il n'y a plus de Manichéens», disait Candide. Et Martin répondit: «Il y a moi.» On dit de même aujourd'hui qu'il n'y a plus de poètes pour faire de longs ouvrages, et M. Sully-Prudhomme répond en publiant un poème philosophique en douze chants sur le Bonheur.
Il faut admirer tout d'abord la fière étrangeté de l'entreprise. N'est-ce point, en effet, un effort admirable et singulier que de déduire en vers une ample suite de pensées, de forger en cadence une longue chaîne d'idées, dans un temps où la poésie, qui semble avoir renié définitivement les vieilles formes héroïques et didactiques, se complaît, depuis trois générations, dans l'ode et dans l'élégie, et se borne volontiers, chez les épiques, à des études ou fragments d'épopée? Le sonnet a retrouvé la faveur dont il jouissait aux heures où brillait la Pléiade. On estime qu'il n'offre pas à la pensée du poète un cadre trop étroit, et M. Sully-Prudhomme a lui-même composé un recueil de sonnets d'une beauté à la fois intellectuelle et sensible. Plusieurs de ces petits poèmes qui composent le recueil des Épreuves expriment dans le plus suave langage la pensée la plus profonde. Tels sont assurément les sonnets sur la Grande Ourse et sur les Danaïdes. Tel est le sonnet qui commence par cette strophe délicieuse:
S'il n'était rien de bleu que le ciel et la mer,
De blond que les épis, de rose que les roses,
S'il n'était de beauté qu'aux insensibles choses,
Le plaisir d'admirer ne serait point amer.
C'est surtout par ses petits poèmes, par ses stances et ses élégies, que M. Sully-Prudhomme est connu de beaucoup et chèrement aimé. Son premier poème de longue haleine, la Justice, ajouta à l'admiration qu'inspirait aux lettres un poète si sincère; sans accroître beaucoup la sympathie qui montait de toutes parts du fond des âmes élégantes et douces vers l'auteur des Solitudes. C'est pour ses élégies que M. Sully-Prudhomme avait été tout d'abord adoré et béni. Et quel amour et quelles bénédictions ne méritait-il pas pour nous avoir versé ce dictame, inconnu avant lui, cet exquis mélange dans lequel l'intelligence se fondait avec le sentiment pour nous rafraîchir le coeur et nous fortifier l'esprit? C'était un miracle qu'il y eût un poète à la fois si sensible et si intelligent. D'ordinaire, les miracles durent peu. Celui-ci cessa trop tôt. Le périlleux équilibre de deux facultés contraires qui nous avait émerveillés se rompit. Chez M. Sully-Prudhomme, l'intelligence l'emporta sur la sensibilité. Les facultés intellectuelles, si riches dans cette nature, se développèrent avec une puissance tyrannique. Au poète des Solitudes succéda le poète de la Justice. Aux impressions rapides et profondes, M. Sully-Prudhomme préféra les pensées pures, longuement enchaînées les unes aux autres. Il cessa d'être élégiaque et devint philosophe. Je suis loin de m'en réjouir. Mais je ne saurais l'en blâmer. Alors même qu'on préfère en secret les troubles délicieux de la première heure à la sérénité du soir, il faut taire de vains regrets et avouer de bon coeur que, si c'est fini de sourire et de pleurer, il sera bon, peut-être, de méditer, et qu'enfin la Polymnie accoudée a aussi des grâces irrésistibles.
Le poème du Bonheur est un poème philosophique. On y apprend les aventures extra-terrestres de Faustus et de Stella. Comme l'Eiros et la Charmion, comme le Monos et l'Una du visionnaire américain, Faustus et Stella forment un couple affranchi par la mort. Ils goûtent ensemble, loin de cette humble et misérable terre, la paix dans le désir et la joie dans l'immortalité. En les évoquant, le poète les a adjurés de nous dire l'ineffable. Et c'est là une adjuration redoutable. Faustus et sa douce Stella ne reviennent de l'inconnu, à la voix du poète, que pour nous faire entendre des paroles inouïes et nous apporter la révélation des secrets qui nous tiennent le plus au coeur. À vrai dire, cette obligation, tous les Faustus, toutes les Stella l'éluderont toujours. Le poète le savait. Il ne s'est pas fait illusion un seul instant sur l'autorité de ses personnages. Il ne se flatte pas que les discours de Faustus mettront fin à l'incertitude humaine. Si Faustus annonce ce qui est véritablement, dit-il lui-même dans sa préface, «si ce rêve confine à la réalité, les coeurs droits et hauts n'auraient pas à s'en plaindre, mais c'est au hasard surtout qu'ils en pourraient faire honneur». Hélas! il est donc vrai, l'aventure de Faustus et de Stella n'est qu'un beau rêve. Ce rêve, le voici:
Faustus et Stella, qui se sont aimés sur la terre sans pouvoir s'unir, se retrouvent, après leur mort, sur une nouvelle planète. Faustus y est accueilli par Stella, morte avant lui. Dans cette planète différente de la nôtre, le poète, comme on devait s'y attendre, ne nous montre rien qui ne soit terrestre. Il est impossible, en effet, de rien inventer. Toute notre imagination est faite de souvenirs.