M. GUY DE MAUPASSANT

CRITIQUE ET ROMANCIER

M. Guy de Maupassant nous donne aujourd'hui, dans un même volume[4] trente pages d'esthétique et un roman nouveau. Je ne surprendrai personne en disant que le roman est d'une grande valeur. Quant à l'esthétique, elle est telle qu'on devait l'attendre d'un esprit pratique et résolu, enclin naturellement à trouver les choses de l'esprit plus simples qu'elles ne sont en réalité. On y découvre, avec de bonnes idées et les meilleurs instincts, une innocente tendance à prendre le relatif pour l'absolu. M. de Maupassant fait la théorie du roman comme les lions feraient celle du courage, s'ils savaient parler. Sa théorie, si je l'ai bien entendue, revient à ceci: il y a toute sorte de manières de faire de bons romans; mais il n'y a qu'une seule manière de les estimer. Celui qui crée est un homme libre, celui qui juge est un ilote.

[Note 4: Pierre et Jean, Ollendorf, éditeur.]

M. de Maupassant se montre également pénétré de la vérité de ces deux idées. Selon lui, il n'existe aucune règle pour produire une oeuvre originale, mais il existe des règles pour la juger. Et ces règles sont stables et nécessaires. «Le critique, dit-il, ne doit apprécier le résultat que suivant la nature de l'effort.» Le critique doit «rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits». Il doit n'avoir aucune «idée d'école»; il ne doit pas «se préoccuper des tendances», et pourtant il doit «comprendre, distinguer et expliquer toutes les tendances les plus opposées, les tempéraments les plus contraires». Il doit… Mais que ne doit-il pas!… Je vous dis que c'est un esclave. Ce peut être un esclave patient et stoïque, comme Épictète, mais ce ne sera jamais un libre citoyen de la république des lettres. Encore ai-je grand tort de dire que, s'il est docile et bon, il s'élèvera jusqu'à la destinée de cet Épictète qui «vécut pauvre et infirme, et cher aux dieux immortels». Car ce sage gardait dans l'esclavage le plus cher des trésors, la liberté intérieure. Et c'est précisément ce que M. de Maupassant ravit aux critiques. Il leur enlève le «sentiment» même. Ils devront tout comprendre; mais il leur est absolument interdit de rien sentir. Ils ne connaîtront plus les troubles de la chair ni les émotions du coeur. Ils mèneront sans désirs une vie plus triste que la mort. L'idée du devoir est parfois effrayante. Elle nous trouble sans cesse par les difficultés, les obscurités et les contradictions qu'elle apporte avec elle. J'en ai fait l'expérience dans les conjonctures les plus diverses. Mais c'est en recevant les commandements de M. de Maupassant que je reconnais toute la rigueur de la loi morale.

Jamais le devoir ne m'apparut à la fois si difficile, si obscur et si contradictoire. En effet, quoi de plus malaisé que d'apprécier l'effort d'un écrivain sans considérer à quoi tend cet effort? Comment favoriser les idées neuves en tenant la balance égale entre les représentants de l'originalité et ceux de la tradition? Comment distinguer et ignorer à la fois les tendances des artistes? Et quelle tâche que de juger par la raison pure des ouvrages qui ne relèvent que du sentiment? C'est pourtant ce que veut de moi un maître que j'admire et que j'aime. Je sens que c'en est trop, en vérité, et qu'il ne faut pas tant exiger de l'humaine et critique nature. Je me sens accablé et dans le même temps—vous le dirai-je?—je me sens exalté. Oui, comme le chrétien à qui son Dieu commande les travaux de la charité, les oeuvres de la pénitence et l'immolation de tout l'être, je suis tenté de m'écrier: Pour qu'il me soit tant demandé, je suis donc quelque chose? La main qui m'humiliait me relève en même temps. Si j'en crois le maître et le docteur, les germes de la vérité sont déposés dans mon âme. Quand mon coeur sera plein de zèle et de simplicité, je discernerai le bien et le mal littéraires, et je serai le bon critique. Mais cet orgueil tombe aussitôt que soulevé. M. de Maupassant me flatte. Je connais mon irrémédiable infirmité et celle de mes confrères. Nous ne posséderons jamais, ni eux ni moi, pour étudier les oeuvres d'art, que le sentiment et la raison, c'est-à-dire les instruments les moins précis qui soient au monde. Aussi n'obtiendrons-nous jamais de résultats certains, et notre critique ne s'élèvera-t-elle jamais à la rigoureuse majesté de la science. Elle flottera toujours dans l'incertitude. Ses lois ne seront point fixes, ses jugements ne seront point irrévocables. Bien différente de la justice, elle fera peu de mal et peu de bien, si toutefois c'est faire peu de bien que d'amuser un moment les âmes délicates et curieuses.

Laissez la donc libre, puisqu'elle est innocente. Elle a quelque droit, ce semble, aux franchises que vous lui refusez si fièrement, quand vous les accordez avec une juste libéralité aux oeuvres dites, originales. N'est-elle point fille de l'imagination comme elles? N'est-elle pas, à sa manière, une oeuvre d'art? J'en parle avec un absolu désintéressement, étant, par nature, fort détaché des choses et disposé à me demander chaque soir, avec l'Ecclésiaste: «Quel fruit revient à l'homme de tout l'ouvrage?» D'ailleurs, je ne fais guère de critique à proprement parler. C'est là une raison pour demeurer équitable. Et peut-être en ai-je encore de meilleures.

Eh bien, sans me faire la moindre illusion, vous le voyez, sur la vérité absolue des opinions qu'elle exprime, je tiens la critique pour la marque la plus certaine par laquelle se distinguent les âges vraiment intellectuels; je la tiens pour le signe honorable d'une société docte, tolérante et polie. Je la tiens, pour un des plus nobles rameaux dont se décore, dans l'arrière-saison, l'arbre chenu des lettres.

Maintenant, M. Guy de Maupassant me permettra-t-il de dire, sans suivre les règles qu'il a posées, que son nouveau romans Pierre et Jean, est fort remarquable et décèle un bien vigoureux talent? Ce n'est pas un pur roman naturaliste. L'auteur le sait bien. Il a conscience de ce qu'il a fait. Cette fois—et ce n'est pas la première—il est parti d'une hypothèse. Il s'est dit: Si tel fait se produisait dans telle circonstance, qu'en adviendrait-il? Or, le fait qui sert de point de départ au roman de Pierre et Jean est si singulier ou du moins si exceptionnel, que l'observation est à peu près impuissante à en montrer les suites. Il faut pour les découvrir, recourir au raisonnement et procéder par déduction. C'est ce qu'a fait M. Guy de Maupassant, qui, comme le diable, est grand logicien. Voici ce qu'il a imaginé: Une bijoutière sentimentale de la rue Montmartre, femme d'un bonhomme de comptoir fort vulgaire, et qui avait de lui un petit garçon, la jolie madame Roland, ressentait jusqu'au malaise le vide de son existence. Un inconnu, un client, entré par hasard dans le magasin, se prit à l'aimer et le lui dit avec délicatesse. C'était un M. Maréchal, employé de l'État. Devinant une âme tendre et prudente comme la sienne, madame Roland aima et se donna. Elle eut bientôt un second enfant, un garçon encore, dont le bijoutier se crut le père, mais quelle savait bien être né sous une plus heureuse influence. Il y avait entre cette femme et son ami des affinités profondes. Leur liaison fut longue, douce et cachée. Elle ne se rompit que quand le commerçant, retiré des affaires, emmena au Havre sa femme, sur le retour, et ses enfants déjà grands. Là, madame Roland apaisée et tranquille vivait de ses souvenirs secrets, qui n'avaient rien d'amer, car, dit-on, l'amertume s'attache seulement aux fautes contre l'amour. À quarante-huit ans, elle pouvait se féliciter d'une liaison qui avait rendu sa vie charmante, sans rien coûter à son honneur de bourgeoise et de mère de famille. Mais voici que tout à coup on apprend que Maréchal est mort et qu'il a institué un des fils Roland, le second, son légataire universel.

Telle est la situation, j'allais dire l'hypothèse dont le conteur est parti. N'avais-je pas raison d'affirmer qu'elle est étrange? Maréchal avait témoigné, de son vivant, la même affection aux deux petits Roland. Sans doute, il ne pouvait, dans le fond de son coeur, les aimer tous deux également. Qu'il préférât son fils, rien de plus naturel. Mais il sentait que sa préférence ne pouvait paraître sans indiscrétion. Comment ne comprit-il pas que cette même préférence serait plus indiscrète encore si elle éclatait tout à coup par un acte posthume et solennel? Comment ne lui apparut-il pas qu'il ne pouvait favoriser le second de ces enfants sans exposer aux soupçons la réputation de leur mère? D'ailleurs, la délicatesse la plus naturelle ne lui inspirait-elle pas de traiter avec égalité les deux frères, par cette considération qu'ils étaient nés, l'un comme l'autre, de celle qui l'avait aimé?