Les années se passent, et ce regret demeure. Il plaint sa solitude. Il constate douloureusement l'impossibilité de garder un ami, et il exprime de nouveau le désir «d'avoir une petite fille».
Mais, ajoute-t-il, il pourrait bien se faire que le petit monstre, après quelques années, s'amourachât d'un chien coiffé et me plantât là.
Pourtant ce rêve le poursuit jusque dans la vieillesse et dans la maladie. En 1867, à Cannes, où le retenait l'affection de poitrine dont il devait bientôt mourir, il vit les trois enfants de M. Prévost-Paradol, dont l'une était une fille de treize ans vraiment ravissante: alors le regret de n'avoir pas d'enfant gonfla ce coeur déjà à demi glacé. Mérimée écrivit à une dame avec laquelle il était en correspondance depuis plusieurs années:
J'aurais beaucoup aimé à avoir une fille et à l'élever. J'ai beaucoup d'idées sur l'éducation et particulièrement sur celle des demoiselles, et je me crois des talents qui resteront malheureusement sans application.
Depuis longtemps déjà, il avait le spleen et voyait les blue devils que n'avait pu conjurer mistress Senior. M. d'Haussonville a recherché la cause de cette mélancolie. Il croit l'avoir trouvée dans «l'instinct confus d'une vie mal dirigée, livrée à beaucoup d'entraînements, dont le souvenir laissait plus d'amertume que de douceur». Pour moi, je doute que Mérimée ait jamais eu un sentiment moral de cette nature. De quoi se serait-il repenti? Il ne reconnut jamais pour vertus que les énergies ni pour devoirs que les passions. Sa tristesse n'était-elle pas plutôt celle du sceptique pour qui l'univers n'est qu'une suite d'images incompréhensibles, et qui redoute également la vie et la mort, puisque ni l'une ni l'autre n'ont de sens pour lui? Enfin, n'éprouvait-il pas cette amertume de l'esprit et du coeur, châtiment inévitable de l'audace intellectuelle, et ne goûtait-il pas jusqu'à la lie ce que Marguerite d'Angoulême a si bien nommé l'ennui commun à toute créature bien née.
HORS DE LA LITTÉRATURE[7]
[Note 7: Volonté, par M. Georges Ohnet. Ollendorf, éditeur.]
Le titre du nouveau roman de M. Georges Ohnet contient beaucoup de sens en un seul mot.
Ce titre est toute une philosophie. Volonté, voilà qui parle au coeur et à l'esprit! Volonté, par Georges Ohnet! Comme on sent l'homme de principes, qui n'a jamais douté! Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition! Quelle preuve de la puissance de la volonté! Locke ne croyait pas que la volonté fût libre. Mais son Essai sur l'entendement humain n'eut pas soixante-treize éditions en une matinée. Voilà Locke victorieusement réfuté! La volonté n'est point une illusion, puisque M. Georges Ohnet a voulu avoir soixante-treize éditions, et qu'il les a eues. En vérité, plus je relis ce titre, plus j'y trouve d'intérêt. C'est sans contredit la plus belle page qui soit sortie de la plume de M. Georges Ohnet. Le style en est sobre et ferme, la pensée heureuse, claire, profonde. Volonté, par Georges Ohnet, soixante-treizième édition, que cela est excellemment pensé, que cela est bien écrit!
J'avoue que le reste du livre m'a paru inférieur. Au point de vue philosophique, le nouvel ouvrage de l'auteur de Serge Panine prête à la critique et soulève de nombreuses objections. Le problème de la volonté n'a pas encore été résolu à la satisfaction de toute l'humanité pensante. Il y a des métaphysiciens qui disent que la volonté n'est nulle part. Je serais plutôt tenté de la voir partout et de considérer tous les phénomènes de l'univers comme les effets d'une éternelle et fatale volonté.