M. Georges Ohnet, qui a si bien réfuté Locke en deux mots, sur la couverture de son écrit, n'a pas gardé la même supériorité dans le cours de cet écrit même. Il a négligé de nous dire ce qu'il entendait par volonté. C'est une faute. Il ne nous a pas dit non plus s'il croyait que les animaux eussent de la volonté. Pour ma part, je suis persuadé qu'ils en ont comme nous. Il faudrait, pour n'en pas avoir, qu'ils fussent des machines. D'ailleurs, qu'est-ce que la volonté, au sens vulgaire du mot, sinon la puissance intérieure par laquelle l'homme se détermine à agir ou à ne pas agir?
Les animaux agissent, donc ils veulent. Un jour que j'étais à table à côté de M. Darlu, je priai cet éminent professeur de philosophie d'accorder un peu de volonté aux végétaux. M. Darlu me le refusa de la façon la plus absolue; je lui représentai respectueusement que, si un chêne pousse, c'est qu'il veut pousser et que, s'il ne le voulait pas, personne ne pourrait l'y contraindre M. Darlu refusa de rien entendre. Ce soir-là, je m'en allai fort perplexe. M. Georges Ohnet ne m'a pas tiré d'incertitude. Non content d'affirmer, sans preuves, que la volonté est libre, M. Georges Ohnet avance qu'elle est souveraine. C'est aller trop loin et rendre à Locke l'avantage qu'il avait perdu. Car enfin, il est clair que j'aurais beau vouloir, comme M. Ohnet, pousser mes ouvrages à soixante treize éditions, je ne le pourrais point. Comme philosophe, M. Georges Ohnet ne me satisfait pas.
Sous ce jour, je le trouve faible. Je voudrais n'avoir pas à l'apprécier à un autre point de vue, et je meurs d'envie de vous dire incontinent quelque belle chanson du temps que Berthe filait. Mais puisque enfin M. Ohnet fait des romans, il est équitable et nécessaire de le traiter en romancier. C'est ce à quoi je vais donc procéder avec tous les ménagements dont je suis capable. J'ai l'esprit indulgent et modéré. Ceux qui me lisent savent que ma critique est bienveillante et que je me fais un agréable devoir d'exprimer toujours l'opinion la plus large sous la forme la plus douce. Eh bien, puisqu'il me faut juger M. Ohnet comme auteur de romans, je dirai, dans la paix de mon âme et dans la sérénité de ma conscience, qu'il est, au point de vue de l'art, bien au-dessous du pire.
J'ai eu l'honneur d'être présenté l'hiver dernier à M. Georges Ohnet, et je me suis convaincu, comme tous ceux qui l'ont approché, que c'est un très galant homme.
Il parle d'une manière fort intéressante, avec une bonne humeur tout à fait agréable. Il m'a inspiré de la sympathie. Je sais de lui des traits qui l'honorent, je l'estime profondément, mais je ne connais pas de livres qui me déplaisent plus que les siens. Je ne sais rien au monde de plus désobligeant que ses conceptions, ni de plus disgracieux que son style.
J'avoue que jusqu'ici je l'avais fort peu pratiqué comme «auteur». Je distinguais mal les romans dont il a rempli l'univers. J'éprouvais à leur égard une secrète et sûre défiance; je sentais qu'ils n'étaient pas faits pour moi et j'avais l'instinct que cela m'était ennemi. Si je m'étais cru, je serais mort sans avoir lu une ligne de M. Ohnet. Je me serais épargné cette pénible et dangereuse épreuve. Je mets beaucoup de soin à éviter dans la vie ce qui me semble laid. Je craindrais de devenir très méchant si j'étais forcé de vivre en face de ce qui me choque, me blesse et m'afflige. C'est pourquoi j'étais résolu à ne pas lire Volonté. Mais le sort en a disposé autrement.
J'ai lu Volonté, et j'ai d'abord été très malheureux. Il n'y a pas une page, pas une ligne, pas un mot, pas une syllabe de ce livre qui ne m'ait choqué, offensé, attristé. J'eus envie d'en pleurer avec toutes les Muses. Je n'avais jamais lu encore un livre si mauvais: cela même me le rendit considérable, et je finis par en concevoir une espèce d'admiration. M. Ohnet est détestable avec égalité et plénitude; il est harmonieux et donne l'idée d'un genre de perfection. C'est du génie cela. Je ne dis pas trop en disant qu'il a sa puissance, sa vertu et sa magie: tout ce qu'il touche devient aussitôt tristement vulgaire et ridiculement prétentieux. Les miracles de la nature et de l'humanité, la splendeur du ciel et la beauté des femmes, les trésors de l'art et les secrets délicieux des âmes, enfin, tout ce qui fait le charme et la sainteté de la vie devient, en passant par sa pensée, d'une écoeurante banalité. Voilà donc ce qu'il voit, voilà donc ce qu'il sent! Et il aime vivre! C'est incompréhensible! Ce qui m'émerveille plus que tout le reste, c'est la fadeur de ces perpétuelles caricatures au milieu desquelles il vit et se meut naturellement.
J'ai dit qu'il était détestable, flatteur que j'étais! La vérité, c'est qu'il est médiocre. Comme écrivain, c'est un parfait snob. Ce genre de niaiserie confortable que les Anglais appellent le snobisme, il l'a portée jusqu'au génie, et c'est pourquoi il est l'idéal des millions de snobs qui fourmillent sur les continents et les îles de cette planète.
Toutes ses conceptions de la vie sont du plus grand penseur que le snobisme ait enfanté pour le malheur des êtres simple, beaux et purs. Il est snob premièrement dans son amour grossier de luxe, quand il nous montre, comme il fait dans Volonté, «une Victoria descendant la rue Boissy-d'Anglas au trot de ses deux chevaux steppant avec grâce»; quand il nous fait monter à sa suite «un escalier à marches de pierre recouvertes d'un somptueux tapis»; et quand il nous introduit «dans la salle d'un hôtel féeriquement éclairé à la lumière électrique», où nous respirons «une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la capiteuse odeur des femmes».
Lorsque Buridan, le capitaine, s'écrie: «Ce sont de grandes dames, de très grandes dames!» on sourit avec indulgence; on n'est pas trop choqué de l'admiration que les princesses inspirent à cet écolier robuste, naïf et famélique. Buridan montre sa bonhomie et sa simplicité. Mais M. Ohnet a des mouvements, pour nous présenter ses baronnes et ses duchesses, qui donnent un grand mal de coeur; je ne puis lire cette simple phrase sans être exaspéré: «Hélène prenait un secret plaisir à toucher ce tissu merveilleux. Sa nature aristocratique se trahissait dans ce goût pour les choses raffinées.» Cela est vain et faux à crier. Il n'y a pas d'aristocratie à aimer les belles étoffes. Ce qui fait ou, pour mieux dire, ce qui faisait l'aristocrate, c'était l'héréditaire et longue habitude du commandement. Quant à se délecter aux contacts suaves, ce peut être le goût d'une petite bourgeoise aussi bien que d'une patricienne. Mais il est inutile de disputer quand on sait qu'on ne pourra jamais s'entendre. Ne critiquons plus, exposons seulement.