Le chanoine n'était pas fait pour les situations difficiles. Je le rencontrai un jour bien affligé. C'était par une giboulée de mars, devant l'Institut. En un clin d'oeil, une bourrasque s'était élevée, et le vent emportait dans la Seine les brochures et les cartes étalées sur les parapets. Il emporta aussi le riflard rouge du chanoine. Nous le vîmes s'élever dans l'air, puis tomber dans le fleuve. Le chanoine se lamentait. Il invoquait tous les saints bretons et promettait dix sous à qui lui rapporterait son parapluie. Cependant, le riflard voguait vers Saint-Cloud. Un quart d'heure après, le temps s'était rasséréné; sous le fin soleil, l'excellent prêtre, les yeux encore humides, la bouche déjà souriante, achetait un vieux Lactance au père Malorey, et se réjouissait de lire cette phrase, imprimée en la belle italique des Aldes: Pulcher hymnis Dei homo immortalis. L'italique des Aldes lui avait fait oublier la perte de son riflard.

J'ai connu dans le même temps, sur les quais, un bibliomane plus étrange encore. Il avait coutume d'arracher des livres les pages qui lui déplaisaient et, comme il avait le goût délicat, il ne lui restait pas dans sa bibliothèque un seul volume complet. Ses collections étaient composées de lambeaux et de débris qu'il faisait relier magnifiquement. J'ai des raisons pour ne point le nommer, bien qu'il soit mort depuis longtemps. Ceux qui l'ont connu le reconnaîtront quand j'aurai dit qu'il composait lui-même des livres somptueux et bizarres sur la numismatique et les publiait par fascicules. Les souscripteurs étaient peu nombreux; il y avait parmi eux un collectionneur violent, dont le nom est resté célèbre chez les curieux, le colonel Maurin. Il s'était fait inscrire le premier et était fort exact à retirer chaque livraison à mesure qu'elle paraissait. Pourtant il dut faire un assez long voyage. L'autre l'apprit: Aussitôt il publia un nouveau fascicule et envoya aux souscripteurs l'avis suivant: «Tout exemplaire du dernier fascicule qui n'aura pas été retiré par le souscripteur dans le délai de quinze jours sera détruit.» Il comptait bien que le colonel Maurin ne pourrait revenir à temps pour retirer son exemplaire. En effet, ce n'était pas possible. Mais le colonel fit l'impossible et se présenta chez l'auteur-éditeur le seizième jour, au moment même où celui-ci jetait le fascicule au feu. Une lutte s'engagea entre les deux collectionneurs. Le colonel fut victorieux: il retira les feuillets des flammes et les emporta triomphant dans sa maison de la rue des Boulangers où il entassait toutes sortes de débris des siècles. Il possédait des boîtes de momies, l'échelle de Latude, des pierres de la Bastille. Il était de ces hommes qui veulent fourrer l'univers dans une armoire. Tel est le rêve de tout collectionneur. Et comme ce rêve est irréalisable, les vrais collectionneurs ont, comme les amants, dans le bonheur même, des tristesses infinies. Ils savent bien qu'ils ne pourront jamais mettre la terre sous clef, dans une vitrine. De là leur mélancolie profonde.

J'ai pratiqué aussi les grands bibliophiles, ceux qui recueillent les incunables, les humbles monuments de la xylographie du XVe siècle, et pour qui la Bible des pauvres, avec ses grossières figures, a plus de charmes que toutes les séductions de la nature unies à toutes les magies de l'art; ceux qui réunissent les royales reliures faites pour Henri II, Diane de Poitiers et Henri III, les petits fers du XVIe et du XVIIe siècle, que Marius reproduit aujourd'hui avec une régularité qui manque aux originaux; ceux qui recherchent les maroquins aux armes des princes et des reines; ceux enfin qui rassemblent les éditions originales de nos classiques. J'aurais pu vous faire les portraits de quelques-uns de ceux-là, mais ils vous auraient moins amusés, je crois, que ceux de mon pauvre vicaire et de mon pauvre chanoine. Il en est des bibliophiles comme des autres hommes. Ceux qui nous intéressent le plus ne sont point les habiles et les savants, ce sont les humbles et les candides.

Et puis, si nobles, si beaux que soient les exemplaires dont le bibliophile se réjouit, pour admirable qu'il tienne un livre, ce livre fût-il la Guirlande de Julie, calligraphiée par Jarry, il y a quelque chose que je mettrai encore au-dessus: c'est le tonneau de Diogène. On est libre dedans, tandis que le bibliophile est l'esclave de ses collections.

Nous faisons en ce temps-ci trop de bibliothèques et de musées. Nos pères s'embarrassaient de moins de choses et sentaient mieux la nature. M. de Bismarck a coutume de dire pour faire valoir ses arguments: «Messieurs, je vous apporte des considérations inspirées non par le tapis vert, mais bien par la verte campagne.» Cette image, un peu étrange et barbare, est pleine de force et de saveur. Pour ma part, je la goûte infiniment. Les bonnes raisons sont celles qu'inspire la vivante nature. Il est bon de faire des collections: il est meilleur de faire des promenades.

À cela près, je confesse que le goût des bonnes éditions et des belles reliures est un goût d'honnête homme. Je loue ceux qui conservent les éditions originales de nos classiques, de Molière, de La Fontaine, de Racine, dans leur maison illustrée par de si nobles richesses.

Mais, à défaut de ces textes rares et fameux, on peut se contenter du livre somptueux dans lequel M. Jules Le Petit les décrit exactement et en reproduit les titres en fac-similé. Notre littérature est là tout entière, représentée par ses éditions princeps, depuis le Romant de la rose jusqu'à Paul et Virginie. C'est un recueil qu'on ne parcourt pas sans émotion. «Voilà donc, se dit-on, quelle figure, eurent dans leur nouveauté pour les contemporains les Provinciales, et les Fables de La Fontaine! Cet in-4º à large vignette représentant un palmier dans une cartouche de style renaissance, c'est le Cid, tel qu'il parut en 1637 chez Augustin Courbé, libraire, à Paris, dans la petite salle du Palais, à l'enseigne de la Palme, avec la devise: Curvata resurgo. Ces six petits volumes in-12, dont le titre, coupé par un écusson du style Louis XV, est ainsi conçu: Lettres de deux amants habitants d'une petite ville au pied des Alpes, recueillies et publiées par J.-J. Rousseau, Amsterdam, chez Marc-Michel Rey, 1761, c'est la Nouvelle Héloïse, telle qu'elle fit pleurer nos arrière-grand'mères. Voilà ce que virent, voilà ce que touchèrent les contemporains de Jean-Jacques!» Ces livres sont des reliques, et il reste quelque chose de touchant dans l'image que nous en donne M. Jules Le Petit. Cet homme de bien m'a tout à fait réconcilié avec la bibliophilie. Confessons qu'il n'y a pas d'amour sans fétichisme, et rendons cette justice aux amoureux du vieux papier noirci, qu'ils sont tout aussi fous que les autres amoureux.

LES CRIMINELS[9]

Conscience a été publié ici même[10]. On a retrouvé dans ce roman la probité et le sérieux qui caractérisent le talent de M. Hector Malot. Je ne me crois pas permis de juger cet ouvrage à la place même où il a paru. Il me suffira de dire que le nom d'Hector Malot recommande Conscience aux lecteurs qui veulent qu'on les respecte alors même qu'on les divertit. En écrivant Conscience, l'auteur des Victimes d'amour et de Zyte a très intelligemment approprié à notre milieu et à notre culture le drame que Dostoïevsky conçut et exécuta avec l'atrocité ingénue d'une âme slave, quand il écrivit cette oeuvre d'épouvante, Crime et Châtiment.

[Note 9: Conscience, par Hector Malot.]