Il me souvient de deux vieux prêtres qui aimaient les livres et qui n'aimaient rien autre chose de ce monde. L'un était chanoine et logeait proche Notre-Dame; celui-là portait une âme douce dans un petit corps. C'était un petit corps tout rond, fait à souhait pour ouater et capitonner une âme canonicale. Il méditait d'écrire les Vies des saints de Bretagne et vivait heureux. L'autre, vicaire d'une paroisse pauvre, était plus grand, plus beau, plus triste. Les fenêtres de sa chambre donnaient sur le Jardin des Plantes, et il s'endormait aux rugissements des lions captifs. Tous deux se retrouvaient sur les quais, devant les boîtes des bouquinistes, chaque jour que Dieu faisait. Leur tâche sur la terre était de fourrer dans la poche de leur soutane des bouquins reliés en veau, avec les tranches rouges. Ce sont là sans doute des travaux simples, modestes et bien appropriés à la vie ecclésiastique. Je dirais même qu'il y a moins de danger, pour un prêtre, à fouiller les étalages sur les parapets qu'à contempler la nature dans les champs et dans les forêts. Quoi qu'en dise Fénelon, la nature n'est pas édifiante. Elle manque de pudeur, elle conseille la lutte et l'amour; elle est sourdement voluptueuse; elle trouble les sens par mille odeurs subtiles: on s'y sent environné de baisers et de souffles ardents. Sa paix même est lascive. Un poète sensible à la volupté a eu bien raison de dire:
Évitez
Le fond des bois et leur vaste silence.
Une promenade sur les quais, d'étalage en étalage, n'offre aucun de ces dangers: les bouquins ne troublent point le coeur. Si quelques-uns parlent d'amour, ils en parlent dans un langage ancien, avec des caractères d'autrefois, et ils font penser à la mort en même temps qu'à l'amour. Mon chanoine et mon vicaire avaient bien raison de passer une grande partie de cette vie transitoire entre le Pont-Royal et le pont Saint-Michel. Le spectacle que leurs yeux y rencontrèrent le plus souvent fut celui de la petite fleurette d'or que les relieurs du XVIIIe siècle appliquaient sur le dos de veau des livres, entre chaque nervure. Et c'est sans doute un spectacle plus innocent encore que celui des lis des champs, qui ne travaillent ni ne filent, mais qui aiment et que les papillons font tressaillir dans le mystère de leur corolle charmante. Oh! les saintes gens que le chanoine et le vicaire! Je crois qu'ils n'eurent jamais ni l'un ni l'autre une mauvaise pensée.
Pour ce qui est du chanoine, j'en mettrais ma main au feu: il était jovial. À soixante-dix ans, il avait l'âme et les joues d'un petit enfant. Jamais lunettes d'or ne chaussèrent un nez plus simple pour éclairer des yeux plus candides. Le vicaire, avec son long nez et ses joues creuses, fut peut-être un saint: le chanoine était assurément un juste. Pourtant et ce saint et ce juste eurent leur sensualité. Ils regardaient les peaux-de-truie avec concupiscence, ils palpaient le veau fauve avec volupté. Ce n'est pas qu'ils missent leur joie et leur orgueil à disputer aux princes des bibliophiles les éditions princeps des poètes français; les reliures pour Mazarin ou pour Canevarius, les ouvrages à figures, contenant double et triple suite. Non, ils étaient pauvres avec joie, humbles avec allégresse. Ils portaient jusque dans leur goût pour les livres l'austère simplicité de leur vie. Ils n'achetaient que de modestes ouvrages modestement reliés. Ils recueillaient volontiers les écrits des vieux théologiens dont personne ne veut plus. Ils mettaient la main, avec une joie naïve, sur les curiosités dédaignées qui tapissent la boîte à dix sous du bouquiniste expert. Ils étaient contents quand ils avaient trouvé l'Histoire des perruques de Thiers ou le Chef-d'oeuvre d'un inconnu, par M. le Dr Chrysostome Matanasius. Ils laissaient les maroquins aux puissants de ce monde. Le veau granit, le veau fauve, le basane et le parchemin suffisaient à leurs désirs, mais ces désirs étaient ardents; ils avaient la flamme et l'aiguillon: c'étaient enfin de ces désirs que la symbolique chrétienne, au moyen âge, représentait dans les églises sous la forme de diablotins à tête d'oiseau et à pieds de bouc, avec des ailes de chauve-souris. J'ai vu, j'ai vu M. le chanoine caresser d'une main amoureuse un bel exemplaire en veau granit des Vies des pères du désert. C'est là un péché. Et ce qui aggrave la faute, c'est que ce livre est janséniste. Quant au vicaire, il reçut un jour d'une vieille demoiselle un exemplaire de l'Imitation elzévir, relié en drap pourpre, sur lequel la pieuse donatrice avait brodé de sa main un calice d'or. Il en rougit de plaisir et d'orgueil et s'écria: «Voilà un présent dont M. Bossuet lui-même eût été honoré!» Je veux croire que mon vicaire et mon chanoine ont fait tous deux leur salut et qu'ils sont dès maintenant à la droite du Père. Mais tout se paye, et dans le livre de l'Ange,
In quo totum continetur
Unde mundus judicetur,
la dette du vicaire et celle du chanoine sont inscrites. Je crois lire dans ce livre des livres:
«M. le chanoine, tel jour, sur le quai Voltaire, s'être délecté aux contacts suaves.—Tel autre jour, avoir respiré des parfums chez un libraire du quai des Grands-Augustins… M. le vicaire, Imitation, elzévir petit in-8°: orgueil et concupiscence.»
Voilà, à n'en point douter, ce que contient le livre de l'Ange, qui sera lu le jour du jugement dernier.
Oh! le bon vicaire! Oh! l'excellent chanoine! Que de fois je les rencontrai le nez dans les boîtes des quais! Quand on voyait l'un, on était sûr de découvrir bientôt l'autre. Pourtant ils ne se recherchaient point; ils s'évitaient plutôt. Il faut bien avouer qu'ils étaient un peu jaloux l'un de l'autre.
Et comment en eût-il été autrement, puisqu'ils chassaient sur les mêmes terres? Chaque fois qu'ils se rencontraient, c'est-à-dire tous les jours, ils échangeaient un long salut onctueux pendant lequel ils s'épiaient mutuellement et sondaient du regard leurs poches bourrées de livres. D'ailleurs leurs natures ne sympathisaient point. Le chanoine avait une conception béate et simple de l'univers qui ne pouvait satisfaire le vicaire dont l'âme était grosse de controverse et de disputes savantes. Le chanoine goûtait ici-bas par avance la paix promise aux hommes de bonne volonté. Comme saint Augustin et comme le grand Arnault, le vicaire tendait le front aux orages. Il parlait de Monseigneur avec une liberté qui faisait frissonner le bon chanoine dans sa douillette.