—S'il vous trouve supérieure à lui, il vous prendra en haine.

—Ayant tout fait pour le bien, je souffrirai sans me plaindre.

—Pensez-vous que je vous, laisserai ainsi vous sacrifier?

—De quel droit interviendrez-vous? (P. 213.)

Ce dialogue serré et pressant, c'est proprement du Corneille pour les snobs. Mais poursuivons: ce M. Clément de Thauziat auquel Hélène résiste si fièrement appartient aussi à la plus fine aristocratie. Il était, «dans sa mise, d'une sobriété recherchée qui lui donnait un remarquable cachet de distinction». (P. 11.) «Au XVe siècle, il eût été un de ces condottieri superbes qui, etc.» (P. 12.)»Avec lui la destinée d'une femme sera grande, sera heureuse, sera enviée.» (P. 201.) «Son étreinte est chaude et frémissante.» (P. 187.) «Il est pâle et brun.» (Passim.) «Il apparaît resplendissant d'une beauté satanique.» (P. 362.) Il est tué d'une balle au coeur, dans un duel loyal, mais terrible. Après sa mort il est encore fatalement beau. «Il était tombé élégant et correct, ainsi qu'il avait vécu.» (P. 416.)

À côté de ce héros qui a tant de «cachet», M. Ohnet se plaît à évoquer une jeune Anglaise, belle et perfide, au coeur de marbre, lady Diana. «Ses cheveux blonds brillaient comme un casque d'or.» (P. 93.) On ne pouvait soutenir «l'éclat de ses yeux bleus, clairs et durs comme l'acier.» (P. 345.) «Sa taille, élancée et souple, moulée dans son amazone, se cambrait voluptueusement.» (P. 253.) Lady Diana a pour rivale, piquant contraste, Émilie Lereboulley, une petite bossue spirituelle et tendre, ironique et généreuse. «Cette fille si disgraciée de la nature semblait avoir voulu compenser par l'élévation éclatante de son esprit la dégradation misérable de son corps.» (P. 11.) Comprenez-vous maintenant ce qui fait ma tristesse et mon dégoût, et ne sentez-vous pas que tout, même la brutalité raffinée des naturalistes, même l'obscurité tortueuse des décadents, tout enfin est préférable à cette misérable platitude.

Ces méchantes rapsodies trouvent, je le sais, des lecteurs par centaines de mille. Volonté fera les délices d'un grand nombre de personnes. Cela est digne de réflexion, et les êtres ingénieux ne manqueront pas de se demander par quel étrange mystère les abominables pauvretés que je viens de citer avec un mélange de dégoût généreux et de joie perverse se transforment, dans d'innocentes cervelles, en poésie romanesque et touchante. N'en doutez pas, il y aura des femmes, des femmes charmantes, qui trouveront cela beau et qui en pleureront. Eh bien, je ne leur en ferai pas un reproche. Je les louerai, au contraire, de leur candeur et de leur simplicité. Il faut aussi que les pauvres d'esprit aient leur idéal. N'est-il pas vrai que les figures de cire, exposées aux vitrines des coiffeurs inspirent des rêves poétiques aux collégiens? Or, les romans de M. Georges Ohnet sont exactement, dans l'ordre littéraire, ce que sont, dans l'ordre plastique, les têtes de cire des coiffeurs.

BIBLIOPHILIE[8]

J'ai connu beaucoup de bibliophiles dans ma vie, et je suis certain que l'amour des livres rend la vie supportable à un certain nombre de personnes bien nées. Il n'y a pas, de véritable amour sans quelque sensualité. On n'est heureux par les livres que si l'on aime à les caresser. Je reconnais du premier coup d'oeil un vrai bibliophile à la manière dont il touche un livre. Celui qui, ayant mis la main sur quelque bouquin précieux, rare, aimable, ou tout au moins honnête, ne le presse point d'une main à la fois douce et ferme, et ne promène pas voluptueusement sur le dos, sur les plats, sur les tranches une paume attendrie, celui-là n'eut jamais l'instinct qui fait les Groslier et les Double. Il aura beau dire qu'il aime les livres: nous ne le croirons pas. Nous lui répondrons: Vous les aimez pour leur utilité. Est-ce aimer, cela? Aime-t-on quand on aime sans désintéressement? Non! vous êtes sans flamme et sans joie, et vous ne connaîtrez jamais les délices de promener des doigts tremblants sur les grains délicieux du maroquin.

[Note 8: Bibliographie des principales éditions originales d'écrivains français du XVe au XVIIIe siècle, par Jules Le Petit. In-8°; Quantin, éditeur.]