M. Cesare Lombroso se flatte de constater l'existence d'un type humain voué au crime par son organisation même. Il y a, selon lui, un criminel-né, reconnaissable à divers signes dont les plus caractéristiques sont: la petitesse et l'asymétrie du crâne, le développement des mâchoires, les yeux caves, la barbe rare, la chevelure abondante, les oreilles mal ourlées, le nez camus. En outre, les criminels sont ou doivent être gauchers, daltoniens, louches et débiles. Par malheur, ces signes manquent à la plupart des criminels et se trouvent, par contre, chez beaucoup de fort honnêtes gens. Le crâne de Lamennais et celui de Gambetta étaient très petits; le crâne de Bichat n'était pas symétrique. Nous connaissons tous d'excellentes personnes qui sont atteintes de daltonisme, de strabisme, de débilité, ou qui sont camuses, prognates, etc. Que M. Lombroso se mette en état d'annoncer aveu certitude, après examen, que tel sujet sera criminel et que tel autre restera innocent, ou qu'il renonce à se déclarer en possession des caractères spécifiques de l'uomo délinquante. Les connaissances positives se reconnaissent à la sûreté des prévisions qu'on en tire. À vrai dire, je crois bien que l'habile anthropologiste italien ne parviendra jamais à ramener à un type unique tous les hommes criminels. Et la raison en est que les criminels sont, par nature, essentiellement différents les uns des autres, et que le nom qui les désigne ne présente rien de net à l'esprit. M. Lombroso n'a pas même songé à définir ce mot de criminel. C'est donc qu'il le prend dans l'acception vulgaire. Vulgairement nous disons qu'un homme est criminel quand il commet une très grave infraction à la morale et aux lois. Mais, comme il y a beaucoup de lois et que les moeurs ne sont pas stables, les diversités du crime sont infinies. En réalité, ce que M. Lombroso appelle un criminel, c'est un prisonnier. Tous les prisonniers finissent par se ressembler en quelque chose. Le régime qui leur est commun détermine en eux certaines anomalies particulières par lesquelles ils se distinguent à la longue des hommes qui vivent librement. On en peut dire autant des prêtres et des moines, qu'on reconnaît encore quand ils ont quitté le froc ou la soutane. Quant aux criminels, aux criminels par excellence, les assassins, il est impossible, je le répète, de les ramener à un type unique, soit physiologique, soit psychologique: ils ne sont pas tous d'une même essence. Quel rapport établir, par exemple, entre ce Saniel dont M. Malot nous conte l'histoire, ce médecin qui tue pour assurer ses découvertes scientifiques, et cette brute qui, l'autre jour, conduisit au bord de la Seine la fille dont il vivait et la jeta à l'eau pour gagner un litre de vin qu'il avait parié?
Quoi qu'en disent Lombroso et Maudsley, on peut être criminel sans être fou ni malade. L'humanité a commencé tout entière par le crime. Chez l'homme préhistorique, le crime était la règle et non l'exception. De nos jours encore, il est de règle chez les sauvages. On peut dire qu'il se confond, dans ses origines, avec la vertu. Il n'en est pas encore distinct chez les peuplades noires de l'Afrique centrale. Mteza, roi du Touareg, tuait chaque jour trois ou quatre femmes de son harem. Un jour il fit mettre à mort une de ses femmes coupable de lui avoir présenté une fleur. Ce Mteza, mis en relations avec les Anglais, montra beaucoup d'intelligence et une aptitude singulière à comprendre les idées des peuples civilisés.
Comment ne pas le reconnaître? c'est la nature elle-même qui enseigne le crime. Les animaux tuent leurs semblables pour les dévorer ou par fureur jalouse ou sans aucun motif. Il y a beaucoup de criminels parmi eux. La férocité des fourmis est effroyable; les femelles des lapins dévorent souvent leurs petits; les loups, quoi qu'on dise, se mangent entre eux; on a vu des femelles d'orangs-outangs tuer une rivale. Ce sont là des crimes; et si les pauvres bêtes qui les commettent n'en sont pas responsables, c'est donc la nature qu'il faut accuser; elle a attaché vraiment trop de misères à la condition des hommes et des animaux.
Mais aussi, comme il est sublime cet effort victorieux de l'homme pour s'affranchir des vieux liens du crime! Qu'elle est auguste cette lente édification de la morale! Les hommes ont peu à peu constitué la justice. La violence, qui était la règle, est aujourd'hui l'exception. Le crime est devenu une sorte d'anomalie, quelque chose d'inconciliable: avec la vie nouvelle, telle que l'homme l'a faite à force de patience et de courage. Entré dans une existence, le crime la ronge et la dévore: il est désormais un vice radical, un germe morbide. C'était le vieux nourricier des hommes des cavernes; maintenant il empoisonne les misérables qui lui demandent la vie. C'est ce que M. Hector Malot a fait voir après Dostoiëvsky.
LA MORT ET LES PETITS DIEUX[11]
[Note 11: La Nécropole de Myrina, fouilles exécutées au nom de l'École française d'Athènes. Texte et notices par Edmond Pottier et Salomon Reinach. 2 vol. in-4.]
—Il est un poète que j'aime d'autant plus chèrement que je suis seul à l'aimer. Dans sa vie, qui fut douce, obscure et courte, il se nommait Saint-Cyr de Rayssac. Maintenant, il n'a plus de nom, puisque personne ne le nomme.
L'Italie était la véritable patrie de son âme. Il aimait les jardins et les musées. Un jour, au sortir du Capitole, après avoir contemplé ce Génie funèbre, si pur et si tranquille, le poète, jeune et déjà mourant, écrivit ces vers délicieux:
De ses flancs ondulés, quand j'ai vu la blancheur,
Quand j'ai vu ses deux bras relevés sur sa tête,
Comme au sommet vermeil d'une amphore de Crète
Les deux anses du bord qui s'élèvent en choeur,
O mort des anciens jours, j'ai compris ta douceur,
Le charme évanoui de ton oeuvre muette,
Lorsqu'insensiblement tu couvrais de pâleur
Un profil corinthien de vierge ou de poète.