Le calme transpirait sur le front déserté,
Du sourire perdu la grâce était plus molle,
Tout le corps endormi flottait en liberté:

On eût dit une fleur qui distend sa corolle,
Tandis que de sa bouche une abeille s'envole,
Emportant ses parfums et non pas sa beauté.

Le Louvre possède une bonne réplique du Génie funèbre et, devant ce bel immortel endormi dans la mort, je me suis plus d'une fois répété le sonnet païen de Saint-Cyr de Rayssac. Le poète a bien traduit, ce me semble, la pensée antique: dormir, mourir. La mort n'est qu'un sommeil sans fin.

Ce n'est point que la mort fût charmante en soi chez les Grecs. La mort fut de tout temps hideuse et cruelle. On aura beau dire qu'il ne faut pas la craindre et qu'être mort, c'est seulement ne pas être, l'homme répondra que l'idée de la dernière heure est pleine d'affres et d'épouvantes. Les Grecs aussi craignaient la mort. Du moins, ils ne l'enlaidissaient pas; loin de là. L'imagination hellénique embellissait toutes choses et donnait même de la grâce à l'évanouissement suprême. Le moyen âge, au contraire, nous a effrayés par la peur de l'enfer, par une lugubre fantasmagorie de diables happant au passage l'âme du pécheur, par les simulacres funèbres des sépulcres, par les images des squelettes et des vers du cercueil rongeant la chair corrompue, enfin par les danses macabres. La mort en fut bien aggravée.

C'est au XVIIIe siècle seulement que les tombeaux cessèrent d'être horribles. Surmontés d'urnes gracieuses et d'amours en fleurs, ils ornaient les jardins anglais et les parcs à la mode. Quand la belle et bonne madame de Sabran visita le tombeau de Jean-Jacques dans l'île d'Ermenonville, elle fut toute surprise de n'éprouver que des impressions douces et paisibles. Ce tombeau, se disait-elle, invite au repos. Et elle écrivit aussitôt à Boufflers, son ami: «J'avais quelque envie d'être à la place de Rousseau; je trouvais ce calme séduisant, et je pensais avec chagrin que je ne serais pas même libre un jour de jouir de ce bonheur-là, tout innocent qu'il est. Notre religion a tout gâté avec ses lugubres cérémonies, elle a pour ainsi dire personnifié la mort; les anciens ne souffraient point de cette image horrible que nous présente notre destruction.» Madame de Sabran avait raison. Les anciens mouraient plus naturellement que nous. Ils quittaient la vie avec facilité parce qu'ils la quittaient sans trop craindre ni trop espérer. Les choses souterraines ne les touchaient guère, et ils ne se figuraient point que cette vie fût une préparation à l'autre. Ils disaient: J'ai vécu. Le chrétien mourant dit: Je vais enfin vivre. L'idée païenne de la mort est bien marquée dans les stèles funéraires de beau style grec; qui représentent les morts, assis, beaux et paisibles. Parfois un ami vivant, une femme qu'ils ont laissés sur la terre viennent leur poser doucement la main sur l'épaule; mais ils ne peuvent tourner la tête pour les voir. Ils sont à jamais exempts de joie et de douleur. Pour l'antique Hellène, la mort est sûre.

C'est un sommeil sans songes comme sans réveil. Certaines épigrammes de l'Anthologie expriment admirablement la paix des tombes antiques. On y dort bien. Et si les ombres parlent, elles ne parlent que des choses de la terre. Elles n'en savent point d'autres. Écoutez ces paroles échangées il y a deux mille ans sur quelque route parfumée de myrtes, bordée de blancs tombeaux, entre un voyageur et l'ombre d'une jeune femme:

«Qui es-tu; de qui es-tu fille, ô femme couchée sous ce cippe de marbre?—Je suis Praxo, la fille de Callitèle.—Où es-tu née?—À Samos.—- Qui t'a élevé ce tombeau?—Théocrite, qui délia ma ceinture.—Comment es-tu morte?—Dans les douleurs de l'enfantement.—Quel âge avais-tu?—Vingt-deux ans.—Laisses-tu un enfant?—Je laisse un fils de trois ans, le petit Callitèle.—Puisse-t-il arriver à l'âge où l'on honorera ses cheveux blancs?—Et toi, passant, que la fortune te donne tout ce qu'on souhaite en cette vie!»

Voilà des êtres bienveillants! Et comme la morte et le vivant sont encore du même monde! Cette bonne Praxo, du fond de son tombeau, ne connaît qu'une seule vie, celle de la terre. La mort, ainsi comprise, était quelque chose d'extrêmement simple.

Aussi ne faut-il pas s'étonner si les tombeaux antiques ne présentent point aux yeux des images lugubres. Deux jeunes savants du plus grand mérite, MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach, ont exploré dans les années 1880, 1881 et 1882 la nécropole de l'antique Myrina, une des villes amazoniennes de l'Éolide, sur le sol de laquelle végète maintenant un misérable village turc. Myrina ne fut jamais ni très illustre ni très riche. Ses citoyens vivaient obscurément avant d'aller dormir leur éternel sommeil dans le tuf crayeux où leurs tombes étaient creusées. MM. Edmond Pottier et Salomon Reinach ont fouillé ces tombes avec un zèle que rien ne put ralentir. Un brillant élève de l'École d'Athènes, Alphonse Veyries, qui partageait leurs travaux et leurs fatigues, y succomba. Il mourut à Smyrne le 5 décembre 1882. Les survivants viennent de publier le résultat de ces fouilles fructueuses. La nécropole de Myrina, dont ils ont exploré méthodiquement une grande partie, reçut des corps pendant les deux siècles qui ont précédé l'ère chrétienne.

Beaucoup de ces corps furent brûlés. Quelques-uns ne le furent qu'en partie, mais la plupart étaient mis en terre sans avoir subi les atteintes du feu. De tout temps on a volontiers enterré les morts. Ce n'est pas difficile et cela ne coûte rien. Au contraire le bûcher, dont les élégiaques latins nous ont décrit la célèbre magnificence, ne s'élevait qu'à grands frais. On a trouvé, dans les tombes de Myrina, des objets usuels, tels que miroirs, spatules et strigiles; des parures et des diadèmes, des coupes, des plats, des fioles, des pièces de monnaie et des statuettes de terre cuite. Pieuse illusion! Les Myriniens se plaisaient à laisser au mort, dans son existence souterraine, les objets familiers parmi lesquels il avait passé sa vie. C'est ainsi qu'ils abandonnaient aux femmes, dans la tombe, un miroir et un pot de fard, persuadés que l'ombre d'une femme se mire et se met du rouge encore avec plaisir. Ils ceignaient les morts de diadèmes d'or. Ce n'était pas sans doute pour leur déplaire. Mais tout en les honorant, ils les trompaient quelque peu. Ces lames d'or étaient si minces qu'un souffle les eût réduites en poudre, et les baies des lauriers funèbres n'étaient que des boules de glaise dorée. Les bons Myriniens savaient que les morts ne sont pas difficiles et que, pourvu qu'on les ensevelisse, ils ne reviennent jamais. C'est pourquoi ils se tiraient d'affaire avec eux au meilleur compte. Ils leurs mettaient dans la bouche l'obole de Caron. C'était une méchante pièce d'airain. MM. Pottier et Reinach n'ont pas trouvé une seule médaille d'or ou d'argent.