SAINT-CYR DE RAYSSAC

M. Théodore de Banville dit communément que les hommes ont besoin de poésie autant que de pain. Je serais tenté de le croire: les paysans, qui ne savent rien, savent des chansons et l'amour des vers est naturel aux personnes bien nées. Je l'ai bien vu l'autre jour quand j'ai reçu vingt lettres me demandant quel était ce Saint-Cyr de Rayssac dont j'avais cité un si beau sonnet[13].

[Note 13: Le sonnet sur le Génie du sommeil éternel, voir plus haut, p. 84 de ce volume.]

J'ai goûté alors, je vous assure, plus de joie que je n'en avais encore éprouvé dans toute ma carrière littéraire. Je me suis dit: Il n'est donc pas tout à fait vain d'écrire! Ces petits signes noirs que nous jetons sur le papier vont donc répandre par le monde l'émotion qui nous agitait quand nous les tracions. Il y a donc des esprits qui correspondent à notre esprit, des coeurs qui battent avec notre coeur! Ce que nous disons répond quelquefois dans les âmes.

C'est ainsi que j'ai eu le bonheur de faire goûter, aimer quatorze beaux vers jusque-là inconnus et comme inédits. On m'a écrit de Paris, de Rome, de Bucarest: Quel est donc ce Saint-Cyr de Rayssac? Ses poésies ont-elles été publiées? Je réponds d'abord à la seconde question. Les poésies de Saint-Cyr de Rayssac ont été publiées en 1877, chez l'éditeur Alphonse Lemerre, avec une préface d'Hippolyte Babou. Quant au poète lui-même, je dirai avec plaisir ce que je sais de lui et pourquoi je l'aime.

Saint-Cyr de Rayssac naquit à Castres en 1837. Son père, cadet d'une vieille famille albigeoise, fier comme Artaban et pauvre comme Job, avait épousé, à quarante ans, après d'innombrables aventures d'amour, une innocente jeune fille, mademoiselle Noémi Gabaude. Royaliste et duelliste d'inclination, il était devenu directeur des postes par l'injure du sort. C'était un mari prodigieusement jaloux. Ses perpétuelles fureurs terrifiaient la pauvre créature, qui l'adorait en tremblant. Quand il la vit enceinte, ses soupçons redoublèrent: «Malheur à vous, lui criait-il, si votre enfant n'a pas les yeux bleus!» Et la pauvre femme, frissonnant et pleurant, priait Dieu de bleuir les prunelles du petit enfant qu'elle portait dans son sein.

—Et voilà pourquoi j'ai les yeux bleus, disait parfois Saint-Cyr avec un sourire mélancolique. Mais voilà aussi pourquoi je suis venu au monde deux mois avant terme, et si chétif qu'on me croyait perdu.

N'ayant pu le porter assez longtemps, sa mère le couva si bien qu'il vécut. Il annonça dès l'enfance une âme ardente et tendre. À l'âge de douze ans, transplanté avec sa famille dans le Lyonnais, à Saint-Chamond, où son père venait d'être nommé directeur des postes, il dévora la bibliothèque publique que Saint-Chamond doit à la libéralité posthume de Dugas-Montbel, son plus illustre enfant. Le bon Dugas-Montbel, qui traduisit Homère avec simplicité, avait rassemblé les monuments de la poésie et de l'art antiques. Au milieu de ces nobles richesses, Saint-Cyr sentit l'amour du beau gonfler son coeur adolescent. On dit qu'en même temps la beauté vivante commençait à le troubler et qu'il était dès lors irrévocablement destiné à d'exquises souffrances.

Ses études terminées, il vint à Paris. Mais bientôt il fut appelé au chevet de son père mourant. Il perdit presque en même temps son frère cadet, qui revint du Mexique blessé mortellement. Assombri par ce double deuil, il alla chercher en Italie la divine consolation. L'Italie le reçut comme une mère. Au soleil de Florence il chanta. Il ne fit que passer, mais il emportait les ardentes images du beau. En quittant Florence, il lui laissa pour adieu un de ces sonnets à la fois précieux et négligés dans lesquels il coulait volontiers sa pensée:

Hôtesse aux bras ouverts, qui me jetais des fleurs,
Toi, l'amante d'un jour que jamais on n'oublie,
Qui, dès les premiers pas, fais aimer l'Italie,
Son ciel et sa beauté, sa gloire et ses malheurs,