Oh! non, pas un blasphème et pas un désaveu;
Mais je tombe, Seigneur, et je me désespère,
Mais quand ils ont planté le gibet du calvaire,
C'est dans mon coeur ouvert qu'ils enfonçaient le pieu!
Crois-tu que je t'aimais, moi dont le manteau bleu,
T'abrita quatorze ans comme un fils de la terre?
Oh! pourquoi, juste ciel, lui donner une mère?
Qu'en avait-il besoin, puisqu'il était un Dieu?
L'angoisse me dévore; au fond de ma prunelle,
Roule toujours brûlante une larme éternelle
Qui rongera mes yeux sans couler ni tarir.
Seigneur, pardonnez moi, je suis seule à souffrir.
Ma part dans cette épreuve est bien la plus cruelle,
Et je peux bien pleurer sans vous désobéir.
Je ne sais, mais il me semble que la poésie de Saint-Cyr de Rayssac est originale dans sa simplicité et qu'on y goûte un mélange particulier d'idéalisme et de sensualité. Je me figure que ce poète peut plaire à quelques délicats. Il est tout à fait inconnu. Je serai bien heureux si je l'avais fait goûter de quelques personnes bien douées. Celles-là penseraient de temps, en temps à moi et diraient: «Nous lui devons un ami.»
LES TORTS DE L'HISTOIRE[14]
[Note 14: L'Histoire et les Historiens, essai critique sur l'histoire considérée comme science positive, par Louis Bourdeau. 1 vol. in-8°; Alcan, éditeur.]
Les philosophes, ont, en général peu de goût pour l'histoire. Ils lui reprochent volontiers de procéder sans méthode et sans but. Descartes la tenait en mépris. Malebranche disait n'en pas faire plus de cas que des nouvelles de son quartier. Dans sa vieillesse, il distinguait le jeune d'Aguesseau et le favorisait même de quelques entretiens sur la métaphysique; mais un jour, l'ayant surpris un Thucydide à la main, il lui retira son estime: la frivolité de cette lecture le scandalisait. Avant-hier encore, étant assez heureux pour causer avec un philosophe dont l'entretien m'est toujours profitable, M. Darlu, j'eus grand'peine à défendre contre lui l'histoire; qu'il tient pour la moins honorable dès oeuvres d'imagination.
Aussi n'ai-je pas éprouvé trop de surprise en ouvrant, ce matin, le livre tout à fait solide et puissant dans lequel M. Louis Bourdeau rejette les oeuvres des historiens au rang des fables, avec les contes de ma Mère l'oie. D'après M. Bourdeau, comme d'après le moraliste Johnson, l'histoire est un vieil almanach, et les historiens ne peuvent prétendre à une plus haute dignité que celle de faiseurs d'almanachs.
«L'histoire, dit M. Louis Bourdeau, n'est et ne saurait être une science.» Les raisons qu'il en donne ne sont pas sans faire impression sur mon esprit; et il y a, peut-être, quelque raison à cela. Pour tout dire, j'avais essayé de les indiquer avant lui. Je les avais jetées légèrement et par badinage il y a dix ans, dans un petit livre intitulé le Crime de Sylvestre Bonnard. Je n'y tenais point. Mais maintenant que je vois qu'elles valent quelque chose, je m'empresse de les reprendre.