«Et d'abord, avais-je dit, dans ce petit livre, qu'est-ce que l'histoire? L'histoire est la représentation écrite des événements passés. Mais qu'est-ce qu'un événement? Est-ce un fait quelconque? Non pas? C'est un fait notable. Or, comment l'historien juge-t-il qu'un fait est notable ou non? Il en juge arbitrairement, selon son goût et son caprice, à son idée, en artiste enfin! car les faits ne se divisent pas, de leur propre nature, en faits historiques et en faits non historiques. Mais un fait est quelque chose d'extrêmement complexe. L'historien représentera-t-il les faits dans leur complexité? Non, cela est impossible. Il les représentera dénués de la plupart des particularités qui les constituent, par conséquent tronqués, mutilés, différents de ce qu'ils furent. Quant aux rapports des faits entre eux, n'en parlons pas. Si un fait dit historique est amené, ce qui est possible, par un ou plusieurs faits non historiques et par cela même inconnus, comment l'historien pourra-t-il marquer la relation de ces faits?

«Et je suppose que l'historien a sous les yeux des témoignages certains, tandis qu'en réalité, il n'accorde sa confiance à tel ou tel témoin que par des raisons d'intérêt ou de sentiment. L'histoire n'est pas une science, c'est un art, et on n'y réussit que par l'imagination.»

Ce sont là, précisément, si je ne me trompe, les idées fondamentales sur lesquelles M. Louis Bourdeau s'appuie pour refuser à l'histoire toute valeur scientifique. Il reproduit cette définition du Dictionnaire de l'Académie: «L'histoire est le récit des choses dignes de mémoire.»

Et il ajoute:

«Une définition de ce genre, si elle convient assez aux ouvrages des historiens, ne saurait suffire à l'institution d'une science et, plus on la creuse, moins elle satisfait la raison. Que représentent, dans l'ensemble des développements de la vie humaine, les choses «dignes de mémoire»? Ont-elles une essence propre, des caractères fixes? Nullement. Cette qualification résulte d'une appréciation arbitraire qui échappe à toute règle… Jusqu'où doivent s'étendre, dans le détail, les tenants et aboutissants des choses célèbres? Cela n'est pas indiqué. La frontière reste indécise. Chacun place des bornes à sa fantaisie.»

Puis venant à examiner la valeur des témoignages et la créance due à la tradition, M. Bourdeau établit aisément que la constatation des faits par l'historien est toujours une opération malaisée et de succès incertain.

Nous voilà parfaitement d'accord, M. Bourdeau et moi. J'en suis fier, car je tiens l'esprit de M. Bourdeau pour ferme et assuré. Donc il n'y a pas, à proprement parler, de science historique.

Du moins, cette vérité qu'on poursuit en vain quand il s'agit d'établir un événement ancien, pourra-t-on l'atteindre si l'on se borne à constater un fait contemporain? Si le passé nous échappe, pouvons-nous saisir le présent? M. Bourdeau ne le croit pas. Il défend bien aux chroniqueurs et aux mémorialistes de ne point mentir, et il raconte à ce propos l'aventure de Walter Raleigh. Enfermé à la Tour de Londres, cet homme d'État s'occupait à écrire la seconde partie de son Histoire du monde. Un jour, il fut interrompu dans ce travail par le bruit d'une querelle qui éclatait sous les fenêtres de sa prison. Il suivit d'un regard attentif les incidents de la rixe et crut s'en être bien rendu compte. Le lendemain, ayant causé de la scène avec un de ses amis qui en avait aussi été témoin et même y avait pris une part active, il fut contredit par lui sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire.

Il est à remarquer, toutefois, que cette difficulté de connaître la vérité la plus prochaine a frappé tous les historiens et qu'ils n'ont pas tous brûlé leurs écrits. Entre les esprits pénétrés de l'incertitude universelle, M. Renan se distingue par un sentiment particulier de défiance résignée. Il ne s'est jamais fait d'illusions sur l'irrémédiable incertitude des témoignages historiques:

«Essayons de nos jours, a-t-il dit, avec nos innombrables moyens d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des auteurs; nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé, pour ma part, comme expérience de critique historique, de me faire une idée complète d'événements qui se sont passés presque tous sous mes yeux, tels que les journées de Février, de Juin, etc. Je n'ai jamais réussi à me satisfaire.»