Les esprits indulgents prennent leur parti des trahisons de l'histoire. Cette Muse est menteuse, pensent-ils, mais elle ne nous trompe plus dès que nous savons qu'elle nous trompe. Le doute constant sera notre certitude. Prudemment nous nous acheminerons d'erreurs en erreurs vers une vérité relative. Un mensonge même est une sorte de vérité.
Quant à M. Bourdeau, il ne veut pas être trompé, même sciemment, et il répudie absolument l'histoire. Il la chasse comme décevante, impudique et dissolue, vendue aux puissants, courtisane aux gages des rois, ennemie des peuples, inique et fausse. Il la remplace par la statistique, qui est proprement «la science des faits sociaux exprimés par des termes numériques». Plus de beaux récits, plus de narrations émouvantes, seulement des chiffres.
«Les historiens de l'avenir auront surtout pour tâche de recueillir et d'interpréter des données statistiques sur les faits de la vie commune. L'activité de la raison se résout toujours en actes, et l'unique manière de s'en rendre compte est, après les avoir classés par fonctions définies, de les constater au moment où ils s'accomplissent, de les dénombrer dans des conditions déterminées de population, d'époque et de territoire, puis de comparer ces relevés, simultanés où successifs, de noter les variations de la fonction et d'en tirer les inductions qu'elles comportent. Ainsi seulement on pourra savoir un jour ce que font les multitudes dont l'humanité se compose.»
Désormais, les seuls documents historiques seront les tables de population, les tarifs des douanes, les états de commerce, les bilans des banques, les rapports des chemins de fer. M. Bourdeau se flatte qu'ils tromperont moins que les témoignages invoqués par des historiens tels que Tacite ou Michelet. Il peut avoir raison, bien que la statistique soit elle-même soumise à beaucoup d'incertitudes. Il n'y a pas que les Muses qui mentent.
M. Bourdeau veut que l'histoire, exclusivement consacrée jusqu'ici aux personnages illustres et aux événements extraordinaires, s'attache désormais aux actes journaliers de la vie des peuples. À cet égard, il faut le reconnaître, le prix des fers ou le taux de la rente instruisent mieux que le récit d'une bataille ou de l'entrevue de deux souverains.
M. Bourdeau veut qu'on sache comment ont vécu les millions d'êtres obscurs dont l'énergie harmonieuse fait la vie d'un peuple. Il veut que cette grande activité collective soit décomposée, étudiée pièce à pièce, méthodiquement, notée, chiffrée.
«Voilà, dit-il, l'histoire qu'il faudra faire désormais, non seulement pour les jeunes États qui, comme l'Australie, la Nouvelle-Zélande, le Canada, la Plata, se fondent dans des conditions si nouvelles, mais même pour les vieilles sociétés d'Europe qui aspirent, à se régler aussi sur un idéal d'ordre, de travail, de paix et de liberté. Au point où nous sommes parvenus, toute autre manière d'étudier l'histoire est inexacte et puérile. Une réforme s'impose et se fera par les historiens ou contre eux. L'âge de l'historiographie littéraire touche à son terme; celui de l'histoire scientifique va commencer. Quand elle sera capable de nous retracer la vie d'un peuple, dans le sens que nous indiquons, on verra qu'aucun récit ne présente autant d'intérêt, d'enseignement et de grandeur.»
Je n'y contredis point. Créez la science de l'histoire: nous y applaudirons. Mais laissez-nous l'art charmant et magnifique des Thucydide et des Augustin Thierry.
M. Bourdeau sent lui-même qu'il est cruel. Il nous ôte nos belles histoires; mais il nous les ôte à regret. «Puisqu'il nous faut choisir entre la beauté et la vérité, dit-il, préférons sans hésiter la seconde.» Pour ma part, s'il me fallait choisir entre la beauté et la vérité, je n'hésiterais pas non plus: c'est la beauté que je garderais, certain qu'elle porte en elle une vérité plus haute et plus profonde que la vérité même. J'oserai dire qu'il n'y a de vrai au monde que le beau. Le beau nous apporte la plus haute révélation du divin qu'il nous soit permis de connaître. Mais pourquoi choisir? Pourquoi substituer l'histoire statistique à l'histoire narrative? C'est remplacer une rose par une pomme de terre! Ne pouvons-nous donc avoir ensemble et les fleurs de la poésie et ces «racines nourrissantes qui rendent les âmes savantes», comme disait le bon M. Lancelot. Je sais aussi bien que vous que l'histoire est fausse et que tous les historiens, depuis Hérodote jusqu'à Michelet, sont des conteurs de fables. Mais cela ne me fâche pas. Je veux bien qu'un Hérodote me trompe avec goût; je me laisserai éblouir par le sombre éclat de la pensée aristocratique d'un Tacite; je referai avec délices les rêves de ce grand aveugle qui vit Harold et Frédégonde. Je regretterais même que l'histoire fût plus exacte. Je dirai volontiers avec Voltaire: Réduisez-la à la vérité, vous la perdez, c'est Alcine dépouillée de ses prestiges.
Elle n'est qu'une suite d'images. C'est pour cela que je l'aime; c'est pour cela qu'elle convient aux hommes. L'humanité est encore dans l'enfance. On a déterminé récemment, ou cru déterminer, d'une manière approximative l'âge de la terre. La terre n'est pas vieille. Elle existe à l'état solide depuis 25 millions d'années au plus et il n'y a guère que 12 millions d'années qu'elle a donné la vie à des herbes marines et à des coquillages. Une lente évolution a produit les plantes et les animaux. L'homme est venu le dernier: il est né d'hier. Il est encore dans le feu de la jeunesse. Il ne faut pas lui demander d'être trop raisonnable. Il a besoin d'être amusé par des contes. Ne lui ôtez pas l'histoire, qui est son plus bel amusement intellectuel. S'il faut des contes à l'humanité, répondra M. Bourdeau, n'avons-nous pas les poètes. Ils sont plus amusants que les historiens et ils ne sont pas beaucoup plus faux. M. Bourdeau, qui est si dur pour les annalistes, les chroniqueurs et généralement pour tous les mémorialistes, garde, au contraire, dans son coeur, des trésors d'indulgence pour les poètes. Comme ils ne tirent point à conséquence, il leur pardonne tout. J'ai remarqué que les philosophes vivaient généralement en bonne intelligence avec les poètes. Les philosophes savent que les poètes ne pensent pas; cela les désarme, les attendrit et les enchante. Mais ils voient que les historiens pensent, et qu'ils pensent autrement que les philosophes. C'est ce que les philosophes ne pardonnent pas. M. Bourdeau nous renvoie à l'Iliade et à Peau d'Ane. Ce sont là de beaux contes. Mais nous n'y croyons plus guère. Nous voulons des contes que nous puissions croire, l'histoire de la Révolution française, par exemple. Laissez-nous le roman de l'histoire. S'il n'est pas vrai tout entier, il contient quelque vérité. Je dirai même qu'il renferme des vérités que votre statistique ne contiendra jamais. La vieille histoire est un art; c'est pourquoi elle a, dans sa beauté, une vérité spirituelle et idéale bien supérieure à toutes les vérités matérielles et tangibles des sciences d'observation pure: elle peint l'homme et les passions de l'homme. C'est ce que la statistique ne fera jamais. L'histoire narrative est inexacte par essence. Je l'ai dit et ne m'en dédis pas: mais elle est encore, avec la poésie, la plus fidèle image que l'homme ait tracée de lui-même. Elle est un portrait. Votre histoire statistique ne sera jamais qu'une autopsie.