SUR LE SCEPTICISME[15]

[Note 15: Les Sceptiques grecs, par M. Victor Brochard. Impr. nat., 1 vol. in-8°.]

J'ai vécu d'heureuses années sans écrire. Je menais une vie contemplative et solitaire dont le souvenir m'est encore infiniment doux. Alors, comme je n'étudiais rien, j'apprenais beaucoup. En effet, c'est en se promenant qu'on fait les belles découvertes intellectuelles et morales. Au contraire, ce qu'on trouve dans un laboratoire ou dans un cabinet de travail est en général fort peu de chose, et il est à remarquer que les savants de profession sont plus ignorants que la plupart des autres hommes. Or, un matin de ce temps-là, il m'en souvient, je suivais à l'aventure les allées sinueuses du Jardin des Plantes, au milieu des biches et des moutons qui passaient leur tête entre les arbustes pour me demander du pain. Et je songeais que ce vieux jardin, peuplé d'animaux, ressemblait assez au paradis terrestre des anciennes estampes. Tout à coup je vis venir à moi l'abbé L*** qui, son bréviaire à la main, marchait avec la mâle allégresse d'une âme pure. C'était en effet un saint homme, que l'abbé L***; c'était aussi un savant; son coeur était pacifique, mais son esprit disputait sans cesse. Il faut l'avoir connu pour savoir comment l'orgueil d'un prêtre, peut s'unir à la simplicité d'un saint. Sa messe dite, il argumentait tout le jour. Il avait lu tout ce qu'on peut trouver sur les parapets de théologie, de morale et de métaphysique relié en veau, avec des tranches rouges. Les bouquins dont il couvrit les marges de notes et de tabac sont innombrables. Il dépensait en conversations sur les quais et dans les jardins publics l'éloquence d'un incomparable docteur. Au reste, il était assez mal vu à l'évêché. Ses supérieurs estimaient la pureté de ses moeurs, mais ils redoutaient la superbe de son esprit. Peut-être n'avaient-ils pas tout à fait tort. Ce jour-là, l'abbé L*** me parla en ces termes:

«Jean le Diacre rapporte que saint Grégoire ayant pleuré à la pensée que l'empereur Trajan était damné, Dieu, qui se plaît à accorder ce qu'on n'ose lui demander, exempta l'âme de Trajan des peines éternelles. Cette âme demeura en enfer, mais, depuis lors, elle n'y ressentit aucun mal. Il est permis d'imaginer que le fils adoptif de Nerva erre dans ces pâles prairies où Dante vit les héros et les sages de l'antiquité. Leurs regards étaient lents et graves; ils parlaient d'une voix douce. Le Florentin reconnut Anaxagore, Thalès, Empédocle, Héraclite et Zénon. Comment ne vit-il point aussi Pyrrhon parmi ces âmes coupables seulement d'avoir vécu dans l'ignorance de la loi sainte? De tous les philosophes de l'antiquité, Pyrrhon fut le plus sage. Non seulement il pratiqua des vertus que le christianisme a sanctifiées, non seulement il fut humble, patient et résigné, amoureux de la pauvreté, mais encore il professa la doctrine la plus vraie de toute l'antiquité profane, la seule qui s'accorde exactement avec la théologie chrétienne. Né dans les ténèbres du paganisme, il connut qu'il était sans lumière et il faut le louer hautement d'avoir flotté dans l'incertitude. Encore aujourd'hui, si on a le malheur de n'être pas chrétien, la sagesse est d'être pyrrhonien. Que dis-je? En tout ce qui n'est point article de foi, le philosophe chrétien est lui-même un pyrrhonien: il reste en suspens. Tout ce qui n'a pas été révélé est sujet au doute. Ce serait même une question de savoir si la religion chrétienne n'a pas fourni au scepticisme de nouveaux arguments et si la foi aux mystères ainsi qu'aux miracles n'a pas rendu la nature plus incompréhensible et la raison plus incertaine.»

L'abbé s'arrêta un moment devant la maison du zèbre. Il se frappa la poitrine.

«Pour moi, ajouta-t-il, c'est le monde invisible qui me révèle le monde visible. Je ne crois à la réalité de l'homme que parce que je crois à l'existence de Dieu. Je sais que j'existe uniquement parce que Dieu me l'a dit. L'Éternel m'a parlé, docutus est patribus nostris, Abraham et seminis ejus in sæcula. Et j'ai répondu: Me voici donc puisque vous m'avez parlé. Hors la révélation, tout, au physique comme au moral, est sujet de doute; rien n'est distinct, par conséquent rien n'est intéressant, et la religion seule, me soulevant entre ses mains lumineuses, m'arrache à l'ataraxie pyrrhonienne. Sans l'amour de Dieu, je n'aurais point d'amour; je ne croirais à rien si je ne croyais pas à l'impossible et à l'absurde. C'est pourquoi je tiens Pyrrhon pour le plus sage des païens.»

Ainsi parla l'abbé L***.

Je me rappelle littéralement ses paroles qui firent sur moi une profonde impression. Je n'avais jamais entendu de tels accents dans la bouche d'un prêtre, et je n'en ouïs plus jamais de tels depuis lors. Je crois ne pas me tromper en disant que l'Église se défie des apologistes qui, comme mon abbé L***, poussent en avant avec une excessive logique. Elle se rappelle à temps la mémorable parole du diable: «Et moi aussi, je suis logicien.» Le diable ne se flattait pas en parlant ainsi. Il demeure en définitive le seul docteur qu'on n'ait pas encore réfuté. Pour moi, c'est devant la maison du zèbre, en entendant l'abbé L***, que je commençai à douter de beaucoup de choses qui, jusque-là, m'avaient paru croyables.

Hélas! l'abbé L***, qui mourut curé d'un petit village de la Brie, repose maintenant dans un cimetière inculte et fleuri, à l'ombre d'une svelte église du XIIIe siècle. La pierre qui couvre ses restes porte cette inscription en témoignage d'une foi vive: Speravit anima mea. En lisant ces mots, je songeai à l'épitaphe en forme de dialogue qu'un spirituel Grec de Byzance composa pour Pyrrhon:

«Es-tu mort, Pyrrhon?—Je ne sais.»