Et je me pris à penser que, sauf un point, le philosophe et le prêtre avaient pourtant pensé de même.
Tous ces souvenirs me sont revenus tantôt à tire-d'aile, tandis que je lisais l'étude que M. Victor Brochard consacre à Pyrrhon dans son excellent livre sur les sceptiques grecs. Rien n'est plus intéressant. Ces Grecs ingénieux ont inventé d'innombrables systèmes philosophiques. Les écoles s'amusent de la brillante vanité des disputes, les esprits sont tiraillés, assourdis; c'est alors que naît le scepticisme. Il paraît au lendemain de la mort d'Alexandre dans cette orgie militaire qui souille de crimes monstrueux la terre classique du beau et du vrai.
Démosthène et Hypéride sont morts. Phocion boit la ciguë.
Il n'y a plus rien à espérer des hommes ni des dieux. C'en est fait de la liberté et des vertus antiques. Il est vrai que l'état politique d'un peuple ne détermine pas nécessairement la condition privée de ses habitants. La vie est quelquefois très supportable au milieu des calamités publiques, mais véritablement les temps de Cassandre et de Démétrius étaient exécrables. D'ailleurs, il faut se rappeler que la tyrannie, même douce, répugna longtemps à l'âme hellénique.
Pyrrhon était d'Élis, en Élide; peintre d'abord et poète, il naquit avec une imagination vive et une âme irritable. Mais il changea tout à fait de caractère par la suite. Ayant embrassé la philosophie, qui était alors en Grèce une sorte de monachisme, il suivit avec Anaxarque, son maître, l'expédition d'Alexandre. Il vit dans l'Inde les mages que les Grecs ont nommé des gymnosophistes et qui vivaient nus dans des ermitages. Leur mépris du monde et des vaines apparences, leur vie immobile et solitaire; leur soif du néant et de l'oubli, tous ces caractères d'un pessimisme doux et résigné frappèrent le jeune Pyrrhon; et certains caractères de la doctrine du philosophe d'Élis sont d'origine hindoue.
Après la mort d'Alexandre, Pyrrhon retourna dans sa ville. Là, sur les bords charmants du Pénée; dans cette vallée fleurie où les nymphes viennent le soir danser en choeur; il mena l'existence d'un saint homme. Il vécut pieusement (Grec: ehusethôs), dit son biographe. Il tenait ménage avec sa soeur Philista, qui était sage-femme. C'est lui qui portait à vendre la volaille et les cochons de lait au marché de la ville. Il balayait la maison et nettoyait les meubles.
Voilà l'exemple que ce sage donnait à ses disciples. Ainsi sa vie servait de témoignage à sa doctrine du renoncement et de l'indifférence. Il enseignait que les choses sont toutes également incertaines et discutables. Rien, disait-il, n'est intelligible. Nous ne devons nous fier ni aux sens ni à la raison. Il faut douter de tout et être indifférent à tout. Il ne subtilisait pas. Sa doctrine était surtout, dit M. Brochard, une doctrine morale, une règle de vie.
Selon Pyrrhon, «n'avoir d'opinion ni sur le bien ni sur le mal, voilà le moyen d'éviter toutes les causes de trouble. La plupart du temps, les hommes se rendent malheureux par leur faute; ils souffrent parce qu'ils sont privés de ce qu'ils croient être un bien ou que, le possédant, ils craignent de le perdre, ou parce qu'ils endurent ce qu'ils croient être un mal. Supprimez toute croyance de ce genre, et tous les maux disparaîtront…»
Pour Pyrrhon, comme pour Démocrate, le bien suprême est la bonne humeur, l'absence de crainte, la tranquillité.
«Se replier sur soi-même, dit M. Victor Brochard, afin de donner au malheur le moins de prise possible; vivre simplement et modestement, comme les humbles, sans prétention d'aucune sorte; laisser aller le monde et prendre son parti de maux qu'il n'est au pouvoir de personne d'empêcher; voilà l'idéal du sceptique.» Pyrrhon soutenait qu'il n'importe pas plus de vivre que de mourir ou de mourir que de vivre.