M. Bardoux ne manque guère de se retirer dans le passé chaque fois quelles devoirs de la vie publique lui permettent de faire cette agréable retraite. Alors il choisit plus volontiers, pour y promener son esprit, les jardins et les salons de la fin du dernier siècle. Il rêve d'une chambre aux boiseries blanches dans laquelle l'Orphée de Gluck est ouvert sur un clavecin, tandis qu'une écharpe de cachemire traîne le long du dossier en forme de lyre d'une chaise d'acajou. Ou bien encore il voit par la pensée un jardin anglais avec un temple grec sur un labyrinthe et un tombeau entre des peupliers. Car c'est là que vivaient les femmes d'autrefois dont le souvenir lui est cher, ces femmes qui, par le sel de leur intelligence et le parfum de leur tendresse, donnèrent à la vie un goût fin qu'on n'y sentait point avant elles; ces belles bourgeoises, ces aristocrates polies qui, nourries dans la douceur du luxe, de l'amour et des arts, affrontèrent les prisons et les échafauds de la Terreur sans rien perdre de leur fierté ni de leur grâce; ces héroïnes pleines de courage et de faiblesses, qui furent d'incomparables amies. Comme M. Bardoux les connaît et les comprend! il les admire; il fait mieux; il les aime. C'est pour être aimées qu'elles furent belles. Il a surpris, il nous a révélé tous les secrets de cette Pauline de Beaumont qui avait l'âme d'un philosophe et le coeur d'une amoureuse. Il a fait tout un volume de l'histoire intime de cette amie de Chateaubriand. Et voici maintenant qu'il étudie Delphine de Sabran, veuve en 1793 du jeune Custine, un héros et un sage de vingt-six ans, condamné à mort par un des jugements les plus iniques du tribunal révolutionnaire. Comme Pauline de Beaumont, Delphine de Custine se reprit à vivre dans les incomparables années du consulat avec la France guérie et victorieuse. Elle était alors dans tout l'éclat de sa blonde jeunesse. Elle aima, et celui qu'elle aima, c'est l'homme, que dis-je! c'est le dieu qu'adorait Pauline de Beaumont, c'est encore cet immortel René. M. Bardoux, qui publie son nouveau travail dans la Revue des Deux Mondes, n'en a encore donné que la première partie, laquelle ne dépasse pas l'année 1794; mais il a résumé par avance, en quelques lignes, l'épisode qu'il se propose de retracer amplement d'après des documents inédits, je veux dire la liaison de son héroïne avec Chateaubriand. «Commencée, dit-il, en 1803, alors que René était nommé secrétaire d'ambassade à Rome, elle fut bientôt dans toute sa force et son ivresse. Les lettres de Chateaubriand qui nous ont été obligeamment confiées, en font foi; elles aideront à expliquer encore cette âme orageuse et inquiète. Si vif qu'ait été l'attrait ressenti par lui, le volage ne put longtemps être fixé et retenu. Madame de Custine continua d'être son amie pendant vingt ans, jusqu'à l'heure de sa mort.» Alors encore elle restait amante malgré l'âge et le délaissement, et se montrait plus jalouse de la gloire du grand homme que de la sienne propre. Peu de temps avant sa mort, comme elle faisait voir à un confident une des chambres de son château:
—Voilà, dit-elle, le cabinet où je le recevais.
—C'est donc ici, lui dit-on, qu'il a été à vos genoux!
Elle répondit:
—C'est peut-être moi qui étais aux siens.
Nous ferons notre profit de l'étude sur madame de Custine quand elle sera entièrement publiée. Pour aujourd'hui, puisque M. Bardoux s'attarde agréablement aux premières années de son héroïne et nous montre Delphine près de sa mère, nous aussi, parlons de cette mère digne d'une immortelle louange. Appelons du fond du passé, son ombre charmante. Nulle n'est plus douce à rencontrer. Il n'en est pas d'un plus gracieux entretien, non pas même ces ombres que le poète florentin vit si légères au vent et à qui il eut grande envie de parler. Il fit part de son désir à son guide, qui lui répondit:
Vedrai quando saranno
Piu presso a noi: e tu allor li prega
Par quell'amor che i mena, e quei verranno.
«Attends un peu qu'elles soient plus près de nous; prie-les alors par cet amour qui les emporte, et elles viendront.»
C'est aussi au nom de l'amour qu'il faut prier madame de Sabran. Aimer fut, en ce monde, la grande affaire de sa vie, et si elle fait quelque chose aujourd'hui dans l'autre monde, ce doit être exactement ce qu'elle faisait dans celui-ci.