Madame de Sabran sans amour ne serait pas madame de Sabran. Elle n'aima qu'une fois sur cette terre, mais ce fut pour la vie. Cela lui arriva en 1777. Elle avait vingt-sept ans alors et était veuve depuis plusieurs années d'un mari qui, de son vivant, avait eu cinquante ans de plus qu'elle. Veuve avec deux enfants, elle ne se croyait plus aimable parce que la fleur de sa beauté s'en était déjà allée. Mais elle était exquise. Les éditeurs de sa correspondance ont donné son portrait d'après une peinture de madame Vigée Le Brun. On ne peut imaginer une plus aimable créature. Elle a des cheveux blonds, tout bouffants, avec d'épais sourcils et des yeux noirs. Le nez un peu gros, est carré du bout. Quant à la bouche, c'est une merveille. L'arc en est à la fois souriant et mélancolique; les lèvres, voluptueuses et fortes, prennent, en remontant vers les coins, une finesse exquise. Un menton gras, un cou frileux, une taille souple dans une robe rayée à la mode du temps, des poignets fins, je ne sais quoi de doux, de caressant, de tiède, de magnétique en toute la personne: elle n'a pas besoin d'être belle pour être adorable.

Elle avait vingt-sept ans, disions-nous, quand elle rencontra le chevalier de Boufflers, qui en avait trente-neuf. C'était un beau militaire, un joli poète, un fort honnête homme et par-dessus tout un très mauvais sujet. Elle voulut lui plaire, elle fut coquette. Une femme de coeur n'est pas coquette impunément. Celle-ci se fit aimer, mais elle aima davantage.

Vingt-cinq ans plus lard, la comtesse de Sabran, devenue marquise de
Boufflers, écrivait ce quatrain:

De plaire un jour sans aimer j'eus l'envie;
Je ne cherchais qu'un simple amusement.
L'amusement devint un sentiment;
Ce sentiment, le bonheur de ma vie.

Elle aima le chevalier de tout son coeur et pour la vie. «Après dix ans de tendresse, elle lui écrivait: «Je t'aime follement, malgré la Parque qui file mes jours le temps qui se rit de mes malheurs et les vents qui emportent tous nos souvenirs.»

Et quand elle cherchait les raisons d'un si profond sentiment, elle ne les trouvait point. Elle disait:

«Ce n'est sûrement pas l'effet de mes charmes, qui n'existaient plus lorsque tu m'as connue, qui t'a fixé auprès de moi; ce n'est pas non plus tes manières de Huron, ton air distrait et bourru, tes saillies piquantes et vraies, ton grand appétit et ton profond sommeil quand on veut causer avec toi, qui t'ont fait aimer à la folie.»

Aussi l'on n'aime vraiment que lorsqu'on aime sans raisons.

La passion qui lui vint dans l'épanouissement de sa jeunesse lui donna tout le bonheur qu'on peut attendre en ce monde, c'est-à-dire cette angoisse perpétuelle et cette inquiétude infinie, qui font qu'on s'oublie, qu'on ne se sent plus exister en soi, et qui rendent la vie tolérable en la faisant oublier.

Une grande passion ne laisse pas un moment de repos, c'est là son bienfait et sa vertu. Tout vaut mieux que de s'écouter vivre. Le chevalier, quand elle commença de l'aimer, était, disons-nous, un très mauvais sujet et un très honnête homme. Elle eut sur lui une excellente influence. Elle lui enseigna à préférer le bonheur au plaisir. C'est sous l'inspiration de madame de Sabran que Boufflers a dit, dans son joli conte d'Aline: «Le bonheur, c'est le plaisir fixé. Le plaisir ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.»