C'est bien le même homme qui écrivait à celle qui avait fixé son coeur:

«Si je veux comparer mon sort avant de te connaître à mon sort depuis que je te connais, je puis déjà voir que j'ai été bien plus heureux après quarante ans qu'auparavant. Ce n'est pourtant pas ordinairement l'âge des plaisirs; mais les vrais plaisirs n'ont point d'âge: ils ressemblent aux anges, qui sont des enfants éternels; ils te ressemblent à toi qui charmeras et aimeras toujours. Ainsi ne nous attristons point ou, si nos réflexions nous affectent malgré nous, tirons-en du moins des réflexions consolantes en pensant que nous n'avons perdu que le faux bonheur, que le véritable nous reste encore, que notre esprit est capable de le connaître et que notre coeur est digne d'en jouir.»

Il y avait chez cet homme, en apparence léger et frivole un grand fonds d'énergie et de constance. Boufflers avait l'âme forte et le coeur généreux. Ce n'est pas un voluptueux vulgaire, l'homme qui, partant pour le Sénégal, écrit à madame de Sabran: «Ma gloire, si j'en acquiers jamais, sera ma dot et ta parure… Si j'étais joli, si j'étais jeune, si j'étais riche, si je pouvais t'offrir tout ce qui rend les femmes heureuses à leurs yeux et à ceux des autres, il y a longtemps que nous porterions le même nom et que nous partagerions le même sort. Mais il n'y a qu'un peu d'honneur et de considération qui puisse faire oublier mon âge et ma pauvreté, et m'embellir aux yeux de tout ce qui nous verra comme ta tendresse t'embellit à mes yeux.»

—Orgueilleux! cruel! insensé! lui répondait madame de Sabran, qui s'en tenait à la morale des deux pigeons.

Elle avait raison. Mais il y avait dans les raisons du chevalier une fierté, une noblesse qu'on admire surtout quand on songe qu'il tint parole; que, dans les trois années qu'il passa en Afrique, il fit preuve des qualités les plus sérieuses, et signala son gouvernement par des actes d'énergie, de sagesse et de bonté. C'était un homme excellent. «La base de son caractère, dit le prince de Ligne, qui l'avait beaucoup connu, est une bonté sans mesure. Il ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! disait-il.»

Il fut combattu, dans son gouvernement, par un de ces pauvres méchants, dont il eût pu briser d'un trait de plume la carrière et la destinée. Malgré sa colère, il ne voulut pas frapper cet homme. «Quand je pense, disait-il, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon ressentiment s'apaise.»

Son journal du Sénégal témoigne autant de son bon coeur que de son joli esprit. Pendant la traversée, il écrivait à madame de Sabran:

«J'aime, au milieu de mon inaction et de l'assoupissement de toutes mes passions violentes, à tourner mes pensées vers cette maison si chère, à t'y voir au milieu de tes occupations et de tes délassements, écrivant, peignant, lisant, dormant, rangeant et dérangeant tout, te démêlant des grandes affaires, t'inquiétant des petites, gâtant tes enfants, gâtée par tes amis, et toujours, différente, et toujours la même, et surtout toujours la même pour ce: pauvre vieux mari qui t'aime si bien, qui t'aimera aussi longtemps qu'il aura un coeur.»

Il a horreur de l'emphase, et il donne un tour familier aux sentiments les plus délicats:

«Quand je ne t'ai pas auprès de moi, ma pauvre tête est comme un vieux château dont le concierge est absent et où tout est bientôt sens dessus dessous.»