Il y a là un sentiment nouveau de la nature. Toutes ces belles dames étaient un peu filles de Jean-Jacques. La bergerie à la veille de la Terreur. Trois ans après, le vieux général de Custine était traduit devant le tribunal révolutionnaire. Sa belle-fille, qui pourtant avait eu à se plaindre de lui, l'assista devant les juges et fut, comme on l'a dit, son plus éloquent défenseur. Tous les jours elle était au Palais-de-Justice dès six heures du matin; là, elle attendait que son beau-père sortît de la prison; elle lui sautait au cou, lui donnait des nouvelles de ses amis, de sa famille. Lorsqu'il paraissait devant ses juges, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes. Elle s'asseyait en face de lui, sur un escabeau au-dessus du tribunal. Dès que l'interrogatoire était suspendu, elle s'empressait de lui offrir les soins qu'exigeait son état; entre chaque séance, elle employait les heures à solliciter, en secret, les juges et les membres des comités. Sa grâce pouvait toucher les coeurs les plus rudes. L'accusateur public, Fouquier-Tinville, s'en alarma.
À l'une des dernières audiences, il fit exciter contre la jeune femme les septembriseurs attroupés sur le perron du Palais-de-Justice. Le général venait d'être reconduit à la prison; sa belle-fille s'apprêtait à descendre les marches du palais pour regagner le fiacre qui l'attendait dans une rue écartée. Timide, un peu sauvage, elle avait toujours eu la peur instinctive des foules humaines. Effrayée par cette multitude d'hommes à piques et de tricoteuses qui lui montraient le poing en glapissant, elle s'arrête au haut de l'escalier. Une main inconnue lui glisse un billet l'avertissant de redoubler de prudence. Cet avis obscur achève de l'épouvanter; elle craint de tomber évanouie; et elle voit déjà sa tête au bout d'une pique, comme la tête de la malheureuse princesse de Lamballe. Pourtant elle s'avance. À mesure qu'elle descend les degrés, la foule de plus en plus épaisse, la poursuit de ses clameurs.
—C'est la Custine! C'est la fille du traître!
Les sabres nus se levaient déjà sur elle. Une faiblesse, un faux pas et c'en était fait. Elle a raconté depuis qu'elle se mordait la langue jusqu'au sang pour ne point pâlir.
Épiant une chance de salut, elle jette les yeux autour d'elle et voit une femme du peuple qui tenait un petit enfant contre sa poitrine.
—Quel bel enfant vous avez, madame! lui dit-elle.
—Prenez-le, répond la mère.
Madame de Custine prend l'enfant dans ses bras et traverse la cour du palais, au milieu de la foule immobile. L'innocente créature la protégeait. Elle put ainsi atteindre la place Dauphine, où elle rendit l'enfant à la mère qui le lui avait généreusement prêté. Elle était sauvée.
On sait que le général de Custine périt sur l'échafaud, et que Philippe de Custine y suivit bientôt son père. Il mourut avec le calme d'un innocent et la constance d'un héros.
Veuve à vingt-trois ans, madame de Custine résolut de quitter la France avec son fils en bas âge, mais elle fut arrêtée comme émigrée d'intention et conduite à la prison des Carmes. Elle y attendit la mort dans cette fierté tranquille que donnent la race et l'exemple. Le 9 Thermidor la sauva. Elle était jeune, elle était mère; elle vécut; elle se reprit aux choses. Le temps est comme un fleuve qui emporte tout. Veuve par la main du bourreau, elle considérait son veuvage comme sacré. Mais toutes les voix de la jeunesse chantaient plaintivement dans son coeur et parfois elle sentait avec amertume le vide de son âme.