En 1797 elle écrivait à sa mère:

Je voudrais trouver un bon mari, raisonnable, sensible, ayant les mêmes goûts que moi et apportant tous les sentiments dont se compose mon existence, un mari qui sente que, pour vivre heureux, il faut être auprès de toi et qui m'y conduisît, qui s'y trouvât heureux et aimât mon fils comme le sien, un mari doux d'opinions comme de caractère, philosophe, instruit, ne craignant pas l'adversité, qui la connaîtrait même, mais qui regarderait comme une compensation à ses maux d'avoir une compagne comme ta Delphine; voilà l'être que je voudrais trouver et que je crains bien de ne rencontrer jamais.

Non, ce rêve d'un bonheur paisible ne devait jamais se réaliser. Delphine, de Custine était une tête vouée aux aquilons. Encore quelques années et ses destins seront fixés. Ce n'est pas un mari raisonnable et sensible qu'elle rencontrera, mais un maître impétueux et chagrin, et elle payera du repos de sa vie une joie d'une heure.

C'était en 1803. Elle avait trente-trois ans. Son teint de blonde était resté frais comme au temps où Boufflers l'appelait la reine des roses. La douceur et la fierté se fondaient en séduction sur son fin visage. Elle joignait à la mutinerie de la jeunesse la résignation des êtres qui ont beaucoup vécu. La belle victime vit Chateaubriand. Il était dans tout l'éclat de sa jeune gloire et déjà dévoré d'ennuis. Elle l'aima. Il se laissa aimer. Dans les premières heures il jeta quelque feu. La lettre que voici fut écrite dans la nouveauté du sentiment.

Si vous saviez comme je suis heureux et malheureux depuis hier, vous auriez pitié de moi. Il est cinq heures du matin. Je suis seul dans ma cellule. Ma fenêtre est ouverte sur les jardins qui sont si frais, et je vois l'or d'un beau soleil levant qui s'annonce au-dessus du quartier que vous habitez. Je pense que je ne vous verrai pas aujourd'hui et je suis bien triste. Tout cela ressemblera un roman; mais les romans n'ont-ils pas leurs charmes? Et toute la vie n'est-elle pas un triste roman? Écrivez-moi; que je voie au moins quelque chose qui vienne de vous! Adieu, adieu jusqu'à demain!

Rien de nouveau sur le maudit voyage.

Ce voyage est celui de Rome, où René, nommé secrétaire d'ambassade, devait conduire madame de Beaumont, mourante.

Il partit; aux premiers arbres du chemin, il avait déjà oublié Delphine de Custine. De retour en France, l'année suivante, il lui rapporta un amour distrait, éloquent et maussade. Elle le recevait dans la terre de Fervacques, qu'elle avait récemment achetée et dont le vieux château, égayé par le souvenir de la belle Gabrielle, possédait encore, disait-on, le lit de Henri IV.

C'est après un de ces séjours que Delphine lui écrivit ce billet:

J'ai reçu votre lettre. J'ai été pénétrée, je vous laisse à penser de quels sentiments. Elle était digne du public de Fervacques, et cependant je me suis gardée d'en donner lecture. J'ai dû être surprise qu'au milieu de votre nombreuse énumération il n'y ait pas eu le plus petit mot pour la grotte et pour le petit cabinet orné de deux myrtes superbes. Il me semble que cela ne devait pas s'oublier si vite.