On sent qu'en écrivant ces lignes, la délicate créature était encore agitée d'un doux frémissement. Elle avait la mémoire du coeur et des sens, cette pauvre femme, condamnée dès ce moment à ne vivre que de souvenirs. Rien ne devait plus effacer dans son âme la grotte et les deux myrtes. Chateaubriand ne lui laissa même pas l'illusion du bonheur. Le 16 mars 1805, elle écrivait à Chênedollé son confident:
Je ne suis pas heureuse, mais je suis un peu moins malheureuse.
Onze jours après, elle disait:
Je suis plus folle que jamais; je l'aime plus que jamais, et je
suis plus malheureuse que je ne peux dire.
René, qui ne cherchait au monde que des images, préparait alors son voyage en Orient.
Madame de Custine écrivait de Fervacques le 24 juin 1806.
Le Génie (le Génie, c'était Chateaubriand) est ici
depuis quinze jours; il part dans deux mois, et ce n'est pas un
départ ordinaire, ce n'est pas pour un voyage ordinaire non
plus. Cette chimère de Grèce est enfin réalisée. Il part pour
remplir tous ses voeux et pour détruire tous les miens. Il va
enfin accomplir ce qu'il désire depuis si longtemps. Il sera de
retour au mois de novembre, à ce qu'il assure. Je ne puis le
croire; vous savez si j'étais triste, l'année dernière; jugez
donc de ce que je serai cette année! J'ai pourtant pour moi
l'assurance d'être mieux aimée; la preuve n'en est guère
frappante.
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Tout a été parfait depuis quinze jours, mais, aussi tout est
fini.
Tout était fini. Son instinct ne la trompait pas; René, dans ce pèlerinage, allait chercher une autre victime. Madame de Mouchy l'attendait à l'Alhambra.
Madame de Custine se survécut vingt ans. Elle eut le courage de rester l'amie de celui qui ne l'aimait plus. Le monde qu'elle n'avait jamais goûté, lui était devenu odieux. Elle restait enfermée à Fervacques.