J'aime infiniment le théâtre chaque fois qu'il m'en parle. Il m'a fait goûter Meilhac comme je n'avais pas su le faire tout seul, et il m'aide, à trouver aux dialogues de Gyp un sens mystique et surnaturel. Il me sert aussi beaucoup pour l'intelligence de Corneille et de Molière, car personne ne le surpasse en culture classique. Enfin, il m'a révélé des aspects nouveaux du génie de Racine, que pourtant je connais assez bien.
Sans me flatter, je tiens cela pour un mérite. Mais ce que M. Jules Lemaître fait le mieux voir dans sa galerie, c'est lui-même. Il se montre sous des masques divers. Loin de l'en blâmer, je l'en félicite. En somme, la critique ne vaut que par celui qui l'a faite, et la plus personnelle est la plus intéressante.
La critique est, comme la philosophie et l'histoire, une espèce de roman à l'usage des esprits avisés et curieux, et tout roman, à le bien prendre, est une autobiographie.
Le bon critique est celui qui raconte les aventures de son âme au milieu des chefs-d'oeuvre.
Je crois avoir déjà tenté de le dire, il n'y a pas plus de critique objective qu'il n'y a d'art objectif, et tous ceux qui se flattent de mettre autre chose qu'eux-mêmes dans leur oeuvre sont dupes de la plus fallacieuse philosophie. La vérité est qu'on ne sort jamais de soi-même. C'est une de nos plus grandes misères. Que ne donnerions-nous pas pour voir, pendant une minute, le ciel et la terre avec l'oeil à facettes d'une mouche, ou, pour comprendre la nature avec le cerveau rude et simple d'un orang-outang? Mais cela nous est bien défendu. Nous ne pouvons pas, comme Tirésias, être homme et nous souvenir d'avoir été femme. Nous sommes enfermés dans notre personne comme dans une prison perpétuelle. Ce que nous avons de mieux à faire, ce me semble, c'est de reconnaître de bonne grâce cette affreuse condition et d'avouer que nous parlons de nous-mêmes, chaque fois que nous n'avons pas la force de nous taire.
La critique est la dernière en date de toutes les formes littéraires; elle finira peut-être par les absorber toutes. Elle convient admirablement à une société très civilisée dont les souvenirs sont riches et les traditions déjà longues. Elle est particulièrement appropriée à une humanité curieuse, savante et polie. Pour prospérer, elle suppose plus de culture que n'en demandent toutes les autres formes littéraires. Elle eut pour créateurs Saint-Évremond, Bayle et Montesquieu. Elle procède à la fois de la philosophie et de l'histoire. Il lui a fallu, pour se développer, une époque d'absolue liberté intellectuelle. Elle remplace la théologie, et, si l'on cherche le docteur universel, le saint Thomas d'Aquin du XIXe siècle, n'est-ce pas à Sainte-Beuve qu'il faut songer?
1814[20]
[Note 20: 1814, par Henry Houssaye. Didier, édit., 1 vol. in-8.]
Nous avions déjà sur 1814, sans compter d'innombrables ouvrages russes et allemands, l'élégante esquisse du baron Fain, secrétaire de l'empereur, le livre du commandant Koch et le volume de M. Thiers dans lequel la campagne de France est racontée avec une patriotique émotion. M. Henry Houssaye, qui avait jusqu'ici appliqué plus particulièrement à la Grèce ancienne ses remarquables facultés d'historien, nous retrace, aujourd'hui les événements civils et militaires de 1814 avec plus de précision et d'étendue que n'avaient fait ses prédécesseurs. Il s'est servi exclusivement des documents originaux: lettres, ordres, protocoles, situations, rapports de généraux et de préfets, bulletins de police, journaux du temps, mémoires: cent mille pièces et cinq cents volumes. Il a étudié sur place les principales affaires de la campagne. Il a conféré soigneusement pour chaque combat les témoignages des deux adversaires. Il a donné le premier les effectifs exacts des forces engagées de part et d'autre, ainsi que le nombre des soldats tués ou blessés. Ses récits de bataille sont nouveaux sur beaucoup de points. De plus ils sont clairs et animés: M. Henry Houssaye a le sens militaire. Il sait préciser les «moments» décisifs des actions et suivre les masses en mouvement; il entre dans l'esprit du soldat. Mais il ne s'est pas borné à l'exposé des faits de guerre; il a étudié la situation politique de la France et esquissé l'état de l'esprit public, et cette partie de son livre, tout à fait nouvelle, offre un grand intérêt. Jamais on n'avait peint avec une si âpre vérité les misères de la France dans cette année maudite: le blocus continental, les champs en friche, les fabriques fermées, l'arrêt complet des affaires et des travaux publics, la retenue de 25 pour 100 sur les traitements et les pensions non militaires, l'énorme augmentation des impôts, la rente tombée de 87 francs à 50 fr. 50; les actions de la Banque, cotées naguère 430 francs, valant 715 francs, le change sur les billets monté à 12 pour 1000 en argent, à 50 pour 1000 en or, le numéraire si rare, qu'on avait dû tolérer l'usure et suspendre jusqu'au 1er janvier 1815 la loi qui fixait l'intérêt à 5 et 6 pour 100.
Des colonnes mobiles fouillaient les bois à la recherche des réfractaires; les garnisaires s'installaient au foyer de la mère de l'insoumis. Dans certaines contrées, c'étaient les femmes et les enfants qui labouraient. Bientôt le ministre de l'intérieur devait mettre à l'ordre du pays, par la voie des journaux, que les femmes et les enfants pouvaient utilement remplacer les hommes dans les travaux des champs, et que le labour à la bêche devait suppléer au labour à la charrue, devenu impossible à cause du manque de chevaux.