Le tableau que trace M. Henry Houssaye est effroyable; on n'en peut nier l'exactitude, puisque chaque trait est tiré d'un document authentique. Il est à remarquer pourtant que le rappel des classes an XI et suivantes, la levée de 1815, l'appel des gardes nationales mobiles ne portèrent que sur les hommes de dix-neuf à quarante ans.

Le travail à la fois impartial et généreux de M. Henry Houssaye nous montre côte à côte l'héroïsme et l'infamie. En cette cruelle année la France se couvrit de gloire et de honte. Les soldats paysans furent sublimes. Les royalistes furent abominables. Ces gens-là ne voyaient jamais Bonaparte entreprendre une guerre sans espérer la défaite. Ils appelaient l'étranger. L'invasion les remplit d'espérance. «Les Cosaques, disaient-ils, ne sont méchants que dans les gazettes.» Plus de vingt émissaires quittèrent Paris pour aller renseigner les états-majors ennemis. Le chevalier de Maison-Rouge et tant d'autres guidèrent les colonnes russes et prussiennes contre l'armée française. À l'entrée des alliés à Paris, les royalistes firent éclater une joie impie et «changèrent ce jour de deuil en un jour de honte».

Dans le faubourg Saint-Martin, où la colonne des alliés s'engagea d'abord, les hommes du peuple, disséminés et silencieux, regardaient d'un oeil farouche. À la porte Saint-Denis, où la, foule était épaisse; il s'éleva quelques cris isolés de: «Vive l'empereur Alexandre! Vivent les alliés!» Bientôt les royalistes, qui se portaient en foule à la tête des chevaux, mêlèrent à ces vivats les cris de: «Vivent les Bourbons! À bas le tyran!»

À mesure que les souverains s'avançaient vers les quartiers riches, les boulevards prenaient l'aspect d'une voie triomphale. Les acclamations croissaient en nombre et en force. Aux fenêtres, aux balcons, d'où pendaient des bannières blanches faites avec des nappes et des draps de lit, des femmes élégantes agitaient leurs mouchoirs. De beaux messieurs, portant des cocardes blanches, ravis d'aise, pâmés d'admiration, s'écriaient: «Que l'empereur Alexandre est beau! Comme il salue gracieusement!»

Arrivés aux Champs-Elysées, où la revue d'honneur devait avoir lieu; les souverains et le prince de Schwarzenberg se placèrent du côté droit de l'avenue, à la hauteur de l'Élysée. Les troupes défilèrent devant eux, tandis que la foule accourue des boulevards prolongeait ses vivats. Pour mieux voir le défilé, les femmes de l'aristocratie demandèrent à des officiers d'état-major de leur prêter un moment leurs chevaux. D'autres montèrent en croupe derrière les cosaques rouges de la garde.

J'ai vu, jeunes Français, ignobles libertines,
Nos femmes, belles d'impudeur,
Aux regards d'un Cosaque étaler leurs poitrines
Et s'enivrer de son odeur.

Pour terminer dignement ce jour de fête, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, le marquis de Maubreuil et quelques gentilshommes pensèrent à jeter bas au pied de l'ennemi vainqueur l'image glorieuse qui surmontait la colonne de la Grande-Armée. Des ouvriers, recrutés dans les cabarets, passèrent au cou et au torse de la statue des cordes que tirèrent, sur la place, leurs camarades avinés. La Victoire de bronze que l'empereur tenait dans sa main lui fut arrachée. Mais Napoléon resta debout. Alors un misérable se hissa sur les épaules du colosse et souffleta deux fois le visage de bronze.

Voilà la honte ineffaçable, l'opprobre dont nous rougissons encore. Voici maintenant la gloire la plus pure et la plus consolante. Pour défendre son sol envahi, la France épuisée donne ses derniers enfants, de pauvres paysans très jeunes, presque tous mariés, arrachés douloureusement à leur maison, à leur femme, à l'humble douceur du champ natal. On les appelait des Maries-Louises. Les Maries-Louises furent sublimes. Ils ne savaient pas monter à cheval et le général Delort disait d'eux: «Je crois qu'on perd la tête de me faire charger avec de la cavalerie pareille.» Pourtant ils traversèrent Montereau comme une trombe en culbutant les bataillons autrichiens massés dans les rues. Ils savaient à peine charger un fusil; mais, à Bar-sur-Aube, ils défendirent, un contre quatre, les bois de Lévigny, seulement avec la baïonnette; mais, à Craonne, ils se maintinrent trois heures sur la crête du plateau, à petite portée des batteries ennemies dont la mitraille faucha six cent cinquante hommes sur neuf cent vingt. Sans capote, par 8 degrés de froid, ils marchaient dans la neige avec de mauvais souliers, combattaient chaque jour, manquaient de pain et restaient joyeux.

Les gardes nationales ont aussi leurs pages glorieuses dans ce livre de sang. Les Spartiates aux Thermopyles, les grenadiers à Waterloo ne furent pas plus intrépides que les gardes nationales, en sabots et en chapeaux ronds, à la Fère-Champenoise. M. Henry Houssaye a tracé un tableau enflammé de cette bataille, d'après la relation inédite d'un des généraux. Les gardes nationales étaient 4000; ils convoyaient 200 voitures de munitions. D'abord attaqués par 6000 cavaliers, ils percèrent ces masses et marchèrent en avant. L'ennemi reçut des renforts; 4000 Prussiens, puis toutes les cavaleries des deux grandes armées: 20 000 cavaliers enveloppaient les Français, réduits à moins de 2000 et formés en trois carrés. Les gardes nationales refusaient de se rendre. Ayant épuisé leurs cartouches, ils recevaient les charges sur la pointe de leurs baïonnettes tordues par tant de chocs. Enfin, une nouvelle décharge de 72 pièces de canon ouvrit une brèche dans ces murailles vivantes. Les cavaliers s'y engouffrèrent. À peine si cinq cents de ces héros échappèrent. Le tsar était profondément ému de cette résistance sans espoir. Plus tard, quand Talleyrand lui parlait du voeu des Français pour les Bourbons, le souverain russe rappelait les gardes nationales de la Fère-Champenoise tombées sous la mitraille en criant: «Vive l'empereur!»

La vieille garde fut admirable de constance et de fermeté. Ces vétérans, qui avaient vu Marengo et Hohenlinden, «grognaient et le suivaient toujours». Ceux-là n'abandonnèrent pas leur empereur.