Après la capitulation de Paris, le 3 avril, à Fontainebleau, Napoléon se plaça au milieu de la cour et fit appeler les officiers et les sous-officiers de la division Friant. Lorsqu'ils eurent formé le cercle, il dit d'une voix haute: «Officiers, sous-officiers et soldats de ma vieille garde, l'ennemi nous a dérobé trois marches. Il est entré dans Paris. J'ai fait offrir à l'empereur Alexandre une paix achetée par de grands sacrifices: la France avec ses anciennes limites, en renonçant à nos conquêtes, en perdant tout ce que nous avons gagné depuis la Révolution. Non seulement il a refusé; il a fait plus encore: par les suggestions perfides de ces émigrés auxquels j'ai accordé la vie et que j'ai comblés de bienfaits, il les autorise à porter la cocarde blanche, et bientôt il voudra la substituer à notre cocarde nationale. Dans peu de jour, j'irai l'attaquer à Paris. Je compte sur vous.» L'empereur s'attendait à une acclamation. Mais les grognards gardaient le silence. Surpris, inquiet, il leur demanda:
«Ai-je raison?» À ce mot, ils crièrent tous d'une seule voix: «Vive l'empereur! À Paris! à Paris!»—«On s'était tu, dit le général Pelet avec une simplicité héroïque; parce que l'on croyait inutile de répondre.»
M. Henry Houssaye a écrit là, d'un style sobre, une histoire impartiale. Pas de phrases, point de paroles vaines et ornées; partout la vérité des faits et l'éloquence des choses. Pour donner une idée de sa manière, je citerai une page entre autres, le tableau de la capitale pendant la bataille de Paris:
L'appréhension du danger causa plus de trouble et d'effroi que le danger même. La population parisienne, qui s'épouvantait dès les premiers jours de février au seul nom des Cosaques, et qui tremblait les 27, 28 et 29 mars à l'idée du pillage et de l'incendie, recouvra son sang-froid quand elle entendit le canon. Pendant la bataille, les grands boulevards avaient leur aspect accoutumé, à cette différence que la plupart des boutiques étaient fermées et qu'il passait peu de voitures. Mais la foule était plus nombreuse, plus animée, plus remuante que d'ordinaire. C'était le boulevard aux jours de fête et de changement de gouvernement: un flux et un reflux de promeneurs, de groupes stationnant et discutant, toutes les chaises occupées, tous les cafés remplis. Le temps était couvert et doux. À Tortoni, les élégants dégustaient des glaces et buvaient du punch en regardant trottiner les grisettes et défiler sur la chaussée quelques prisonniers qu'escortaient des gendarmes, et d'innombrables blessés, transportés sur des civières et des prolonges et dans des fiacres mis en réquisition. La foule ne paraissait nullement consternée. Chez quelques-uns il y avait de l'inquiétude, chez d'autres de la curiosité; chez la plupart la tranquillité et même l'indifférence dominaient. L'amour-propre national aidant—à mieux dire peut-être la vanité parisienne—on regardait le combat livré à Romainville comme une affaire sans importance et dont l'issue d'ailleurs n'était point douteuse. Si l'on faisait remarquer que le bruit du canon se rapprochait ce qui semblait indiquer les progrès de l'ennemi, il ne manquait pas de gens pour répliquer d'un air entendu: «C'est une manoeuvre; les Russes jouissent de leur reste.» La quiétude générale fut cependant troublée entre deux et trois heures. Un lancier ivre descendit au grand galop le faubourg Saint-Martin en criant: «Sauve qui peut!» Une panique se produisit. Chacun s'enfuit en courant. Les ondulations de la foule s'étendirent jusqu'au Pont-Neuf et aux Champs-Elysées. Mais cette fausse terreur fut passagère, les boulevards se remplirent de nouveau.
Au jugement des connaisseurs, les deux chefs-d'oeuvre militaires de Napoléon, ce sont les campagnes de 1796 et de 1814. Ces deux campagnes, fort dissemblables quant au résultat définitif, présentent cette analogie que Napoléon, disposant de forces militaires très restreintes, eut à combattre un ennemi quadruple sinon quintuple en nombre et employa dans les deux cas la même tactique.
M. Henri Houssaye a établi, il est vrai, que, dans plusieurs batailles de la campagne de France, la disproportion des forces a été exagérée. Il n'en reste pas moins vrai que l'empereur opérait avec une petite armée. Les écrivains militaires ont pu discuter certaines campagnes, celles de 1812, par exemple, et de 1813. Ils ont pu contester la bonne conduite des batailles d'Eylau, de la Moskova, de Leipzig, mais personne, à l'étranger du moins, n'a osé contester la campagne de 1814. Il est remarquable que Napoléon trouve d'autant plus de ressources stratégiques qu'il a moins d'hommes à conduire. Son génie aime les petites armées. Dans la campagne de France, il n'eut jamais plus de trente mille hommes concentrés dans sa main. Mais par sa divination des plans de l'ennemi et par la rapidité foudroyante de ses marches, il réussit souvent à atteindre et à combattre l'ennemi à forces presque égales. D'ailleurs, les grands capitaines semblent avoir préféré les petites armées aux grandes.
Turenne et Frédéric n'ont jamais été de si excellents artistes que quand ils avaient peu d'hommes en main et il faut se rappeler le mot fameux du maréchal de Saxe: «Au delà de quarante mille hommes, je n'y comprends rien.» La guerre moderne peut avoir d'autres exigences; pourtant ce mot du maréchal de Saxe donne beaucoup à penser.
Au début de la campagne de 1814, Napoléon, qui n'avait pas encore concentré toutes ses forces, dut combattre à la Rothière contre les deux armées réunies. Il battit en retraite sur Troyes, puis sur Nogent. Les alliés crurent alors qu'ils n'avaient plus qu'à marcher sur Paris. Pour faciliter leur marche, ils se divisèrent en deux grandes colonnes dont l'une suivit la Marne, l'autre l'Aube, puis la Seine. Afin de favoriser la faute qu'ils vont commettre, Napoléon se tient coi pendant quatre jours, puis, quand la séparation est opérée, il se porte avec sa petite armée entre les deux colonnes ennemis, fond sur Blücher, surprend ses quatre corps échelonnés sur la Marne et les détruit en quatre batailles, en quatre jours. Puis il se rabat sur la colonne de gauche, celle de Schwarzenberg, lui inflige trois défaites successives et la force à battre en retraite.
Tout ce que peut le génie Napoléon le fit. Mais le génie a dans ce monde un adversaire à sa taille: le hasard. Le hasard, la fatalité se mit dans plusieurs circonstances décisives du côté des alliés. Du moins le grand capitaine espéra jusqu'au bout et ne négligea rien pour rappeler la fortune.
La troisième partie de la campagne, le grand mouvement sur la Lorraine, est d'une hardiesse inouïe. Napoléon, découvrant audacieusement Paris, se jetait sur les derrières des armées alliées; il rappelait à lui les garnisons françaises du Rhin, puis avec son armée ainsi doublée, il coupait l'ennemi de ses bases d'opérations. Un moment les états-majors des alliés se crurent perdus.