Au conseil de guerre de Pougy, le 23 mars, il fut question de battre en retraite. «Le mouvement général de Napoléon sur Saint-Dizier, dit très bien M. Henry Houssaye, admirable dans la conception, est justifié dans la pratique par cela seul qu'il inspira un instant aux alliés l'idée d'une retraite sur le Rhin.» Cette admirable manoeuvre allait réussir, c'était la victoire, c'était le salut, quand les alliés apprirent par des courriers tombés entre leurs mains et par des émissaires de Talleyrand que la trahison les attendait, les appelait à Paris. Ils y marchèrent. Mais avec quelles craintes! Depuis leur entrée sur la terre de France, ils n'avaient pas cessé de trembler et leur peur augmentait avec leurs progrès sur le sol défendu par Napoléon et les paysans. Le 3 avril, quand l'empereur, à Fontainebleau, n'avait plus qu'un tronçon d'épée et une poignée d'hommes, ils tremblaient encore: «Ce terrible Napoléon, dit l'émigré Faugeron dans ses Mémoires cités par M. Houssaye, nous croyions le voir partout. Il nous avait tous battus les uns après les autres. Nous craignions toujours l'audace de ses entreprises, la rapidité de ses marches et ses combinaisons savantes. À peine avait-on conçu un plan, qu'il était déjoué par lui.»
Nous avons revu, il y a dix-huit ans, les Allemands en France, nous avons vu tomber nos places de guerre et Paris, affamé, ouvrir ses portes à l'ennemi victorieux. Alors, nous n'avons pas retrouvé Napoléon. Nous n'avons pas vu se lever sur nos routes sanglantes, à l'appel d'un grand capitaine, ces victoires blessées à mort, dont parle l'éloquent Lacordaire. Mais si un grand capitaine a manqué à la France, la France ne s'est pas manqué à elle-même. Grâce à Dieu, les hontes de 1814 ont été épargnées à la France de 1870. Nous n'avons pas vu des Français dans les rangs de l'ennemi. Le patriotisme, né avec la démocratie, est aujourd'hui plus pur, plus fier, plus délicat, plus exquis que jamais; il est dans toute la fleur de son sentiment.
Comparez l'entrée des alliés à Paris en 1814 et l'entrée, des Prussiens en 1871. En 1814, la foule des curieux afflue sur le passage des vainqueurs. Les boulevards prennent un air de fête. La ville entière se donne le spectacle des Cosaques, acclamés par une poignée de royalistes. En 1814, comme l'a dit M. Henry Houssaye, «Paris ne comprit pas la dignité des rues désertes et des fenêtres closes».
DEMAIN
L'avenir est sur les genoux de Zeus.
Homère.
Je reçois la lettre suivante:
Monsieur,
Pour un livre que je prépare, et qui paraîtra en novembre chez l'éditeur, M. Perrin, je désirerais vivement avoir une réponse de vous aux questions que voici:
«Que pensez-vous que doive être la littérature de demain, celle qui n'est qu'en germe encore dans les essais des jeunes gens de vingt à trente ans? Où va-t-elle sous les influences contraires qui se la partagent (idéalisme—positivisme, patriotisme esthétique et philosophique—lettres et doctrines étrangères, objectivisme—subjectivisme, doctrine de l'exception—triomphe de la démocratie, etc.)? Est-ce un bien ou un mal, ce manque de groupement qui la caractérise? N'y a-t-il pas une scission profonde entre les traditions dont la littérature a vécu jusqu'ici et les symptômes nouveaux qu'on pressent plutôt qu'on ne pourrait les définir? Voyez-vous un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la critique moderne? Enfin, où est l'avenir?»
«Agréez, monsieur, etc.