»Voici celle chanson:

«Sois la bienvenue, chère lune! Nous avions le regret de ta belle lumière. Tu es une amie fidèle. Pour toi ce tendre agneau et ce tabac excellent. Mais si tu ne reçois point nos offrandes, nous mangerons et nous fumerons pour toi, chère lune.»

»Ce n'est pas là une chanson bien poétique. Les Hottentots n'ont ni dieu ni poésie; ou du moins ils pensent que Dieu ne s'occupe pas des affaires humaines; en quoi, je le dis en passant, ils pensent comme plusieurs de nos grands philosophes. Les Hottentots n'ont point d'idéal. Et pourtant leur petite chanson à la lune me touche. Je la comprends quand on me la traduit. Et MM. José-Maria de Hérédia et Catulle Mendès ont beau me traduire à l'envi des sonnets de la nouvelle école, je n'y entends absolument rien. Je le répète, je me trouve plus voisin d'un pauvre sauvage que d'un décadent. Je ne puis concevoir ce que c'est que l'impressionnisme. Le symbolisme m'étonne. Vous me direz, monsieur, qu'il n'est fait que pour cela. Je crois que non, et que c'est une maladie. Je crois même qu'on en meurt. Car je n'entends plus guère parler des sonnets de M. Ghil. Il y a deux ans, je recevais des journaux décadents et des revues symbolistes; le bon et fidèle éditeur de la nouvelle pléiade, M. Léon Vannier, m'envoyait des plaquettes étranges qui m'amusaient infiniment, à mes heures de perversité; même il venait me voir. Il m'a beaucoup plu. C'est un homme doux et joyeux. Le soir, sur le pas de sa porte, il contemple les grandes formes d'ombre des tours de Notre-Dame et songe qu'il berce l'enfance d'un nouvel Hugo. Aujourd'hui je ne vois plus rien venir, et je crains que la race des symbolistes ne soit aux trois quarts éteinte. Les destins, comme dit le poète, n'ont fait que la montrer à la terre.

»Ils étaient singuliers, ces jeunes poètes et ces jeunes prosateurs! On n'avait encore rien vu de pareil en France, et il serait curieux de rechercher les causes qui les ont produits et déterminés. Je ne veux pas m'enfoncer trop avant dans cette recherche. Je ne remonterai pas jusqu'à la nébuleuse primitive. Ce serait aller trop loin et ne pas aller assez loin; car enfin il y avait quelque chose avant la nébuleuse primitive. Je remonterai seulement au naturalisme, qui commença à envahir la littérature au milieu du second empire. Il débuta avec éclat et produisit du premier coup un chef-d'oeuvre: Madame Bovary. Et, qu'on ne s'y trompe pas, le naturalisme était excellent à bien des égards. Il marquait un retour à la nature, que le romantisme avait méprisé follement. Il était la revanche de la raison. Le malheur voulut que bientôt le naturalisme subit l'empire d'un talent vigoureux, mais étroit, brutal, grossier, sans goût, et ignorant de la mesure, qui est tout l'art.. Je crois avoir assez bien défini le nouveau candidat à l'Académie française, celui-là même qui disait tantôt, avec autant d'élégance que d'exactitude: «J'ai divisé mes visites en trois groupes.»

»Avec lui, le naturalisme tomba tout de suite dans l'ignoble. Descendu au dernier degré de la platitude, de la vulgarité, destitué de toute beauté intellectuelle et plastique, laid et bête, il dégoûta les délicats. Vous savez qu'il n'y a pas de réactions raisonnables. Les plus nécessaires sont peut-être les plus furieuses. L'école de Médan suscita le symbolisme. De même, dans l'empire romain, si l'on peut comparer les petites choses aux grandes, un sensualisme grossier produisit l'ascétisme.

»À les bien prendre, nos jeunes poètes sont des mystiques. Je rencontrais tantôt cette phrase dans la vie d'un des Pères de la Thébaïde: «Il lisait les Écritures pour y trouver des allégories.» Il faut aux disciples de M. Mallarmé des allégories et tout l'ésotérisme des antiques théurgies. Point de poésie sans un sens caché. On dit même que le maître veut qu'un livre excellent présente trois sens superposés Le premier sens, tout littéral et grossier, sera compris de l'homme oisif qui, s'arrêtant sous les galeries de l'Odéon et aux étalages des libraires, parcourt les livres sans en couper les feuillets. Le second sens, plus spirituel, apparaîtra au lecteur qui fera usage du couteau à papier. Le troisième sens, infiniment subtil et pourtant voluptueux, sera la récompense de l'initié qui saura lire les lignes dans un ordre savant et secret. Quel est cet ordre? Peut-être 3, 6, 5, qui corresponde l'oeil nocturne d'Osiris. Mais ce n'est là qu'une conjecture. Je crains que le troisième sens ne m'échappe à jamais.

»Je ne sais pas bien exactement ce que pouvait être pour un contemporain de Ptolémée Philadelphe le poème de Lycophron. Mais il me semble que certains raffinés d'Alexandrie devaient avoir le cerveau fait un peu comme celui de M. Mallarmé et de ses disciples.

»Je vois à côté d'eux une nuée de jeunes romanciers, fort raisonnables et point symbolistes du tout. Il en est qui continuent M. Émile Zola. Vous savez, monsieur, que les romans de M. Zola sont aisément imitables. Le procédé y est toujours visible, l'effet toujours outré, la philosophie toujours puérile. La simplicité extrême de la construction les rend aussi faciles à copier que les vierges byzantines, j'aurais dû dire, peut-être, les figures d'Épinal. D'autres aussi jeunes et déjà plus originaux, expriment leur propre idéal. Malheureusement, ils sont, pour la plupart, bien durs et bien tendus; ils visent trop à l'effet et veulent trop montrer leur force. C'est encore une des disgrâces de l'art contemporain. Il est brutal. Il ne craint ni de choquer, ni de déplaire. On croit qu'on a tout fait quand on a offensé les moeurs et choqué les convenances. C'est une grande erreur. Elle est excusable et presque touchante chez les très jeunes gens, parce qu'il s'y mêle une infinie candeur. Ils ne savent pas que dans une société polie la volupté est aussi intéressée que la vertu à la conservation de la morale et au respect des convenances. Ils ne savent pas que tous les instincts trouvent en définitive leur compte dans les belles moeurs du monde. Mais on voudrait que le sentiment du respect fût moins étranger au coeur de nos jeunes romanciers.

»Ce qu'il y a de tout à fait louable en eux, c'est la connaissance qu'ils ont de la technique de leur art. S'ils composent mal, c'est moins par ignorance que par dédain: car vous savez qu'un livre bien composé est par cela même, selon le préjugé qui règne, un livre méprisable. Il suffit que M. Octave Feuillet compose en maître pour qu'on le mésestime. Le morceau est tout pour nos jeunes gens, et ils l'enlèvent avec une adresse remarquable. Ce sont d'excellents ouvriers et qui savent leur métier sur le bout du doigt. J'en connais de fort instruits, de savants même, bien armés pour écrire et qui donnent de solides espérances.

»Et quand on songe qu'un homme très jeune éprouve de grandes difficultés à se montrer avantageusement dans un genre qui, comme le roman exige une certaine expérience de la vie et du monde, on ne désespère pas de l'avenir de cette forme littéraire que la France a tant de fois et si heureusement renouvelée depuis le XVe siècle.