»Pourtant, je vous l'avoue, monsieur, c'est avec quelque défiance et un peu de tristesse que je vois s'amasser sur ma table ces piles de livres jaunes. On publie deux ou trois romans par jour. Combien, dans le nombre, doivent survivre? Le XVIIIe siècle n'en a pas laissé dix, et c'est un des beaux siècles de la fiction en prose. Nous avons trop de romans, et de trop gros. Il faudrait laisser les gros livres aux savants. Les contes les plus aimables ne sont-ils pas les plus courts? Ce qu'on lit toujours, c'est Daphnis et Chloé, c'est la Princesse de Clèves, Candide, Manon Lescaut, qui sont épais chacun comme le petit doigt. Il faut être léger pour voler à travers les âges. Le vraie génie français est prompt et concis. Il était incomparable dans la nouvelle. Je voudrais qu'on fît encore la belle nouvelle française; je voudrais qu'on fût élégant et facile, rapide aussi. C'est là, n'est-il pas vrai? la parfaite politesse d'un écrivain.

»On peut beaucoup dire en un petit nombre de pages. Un roman devrait se lire d'une haleine. J'admire que ceux qu'on fait aujourd'hui aient tous également trois cent cinquante pages. Cela convient à l'éditeur. Mais cela n'est pas toujours convenable au sujet.

»Souffrez, monsieur, que je n'entre pas, pour le moment, dans le détail des classifications de la «littérature de tout à l'heure», telles que vous les avez établies vous-même. L'examen des tendances de la jeunesse intellectuelle nous entraînerait beaucoup trop loin. Vous constatez que ces tendances sont très divergentes. En effet, il est de plus en plus difficile de distinguer des groupes nettement définis. Il n'y a plus d'écoles, plus de traditions, plus de discipline. Il était sans doute nécessaire d'arriver à cet excès d'individualisme. Vous me demandez si c'est un bien ou un mal d'y être arrivé. Je vous répondrai que l'excès est toujours un mal. Voyez comment naissant les littératures et comment elles meurent. À l'origine, elles ne produisent que des oeuvres collectives. Il n'y a pas l'ombre d'une tendance individuelle dans l'Iliade et dans l'Odyssée; plusieurs mains ont travaillé à ces grands monuments sans y laisser une empreinte distincte. Aux oeuvres collectives succèdent des oeuvres individuelles; d'abord, l'auteur semble craindre encore de trop paraître. C'est un Sophocle; mais peu à peu la personnalité s'étale davantage; elle s'irrite, elle se tourmente, elle s'exaspère. Déjà Euripide ne peut se tenir de figurer à côté des dieux et des héros. Il faut que nous sachions ce qu'il pense des femmes et quelle est sa philosophie. Tel qu'il est, malgré son indiscrétion, à cause peut-être de son indiscrétion même, il m'intéresse infiniment. Pourtant, il marque la décadence, l'irréparable et rapide décadence. Les belles époques de l'art ont été des époques d'harmonie et de tradition. Elles ont été organiques. Tout n'y était pas laissé à l'individu. C'est peu de chose qu'un homme et même qu'un grand homme, quand il est tout seul. On ne prend pas assez garde qu'un écrivain, fût-il très original, emprunte plus qu'il n'invente. La langue qu'il parle ne lui appartient pas; la forme dans laquelle il coule sa pensée, ode, comédie, conte, n'a pas été créée par lui; il ne possède en propre ni sa syntaxe ni sa prosodie. Sa pensée même lui est soufflée de toutes parts. Il a reçu les couleurs; il n'apporte que les nuances, qui parfois, je le sais, sont infiniment précieuses. Soyons assez sages pour le reconnaître: nos oeuvres sont loin d'être toutes à nous. Elles croissent en nous, mais leurs racines sont partout dans le sol nourricier. Avouons donc que nous devons beaucoup à tout le monde et que le public est notre collaborateur.

»Ne nous efforçons pas de rompre les liens qui nous attachent à ce public; multiplions-les, au contraire. Ne nous faisons ni trop rares ni trop singuliers. Soyons naturels, soyons vrais. Effaçons-nous, afin qu'on voie en nous non pas un homme, mais tout l'homme. Ne nous torturons pas: les belles choses naissent facilement. Oublions-nous: nous n'avons d'ennemi que nous-même. Soyons modestes. C'est l'orgueil qui précipite la décadence des lettres. Claudien mourut plus satisfait que Virgile. Soyons simples, enfin. Disons-nous que nous parlons pour être entendus; pensons que nous ne serons vraiment grands et bons que si nous nous adressons, je ne dis pas à tous, mais à beaucoup.

»Voilà, monsieur, les conseils que j'oserais donner à nos jeunes gens. Mais je crains qu'il ne faille une expérience déjà longue pour en découvrir le sens profond. Heureusement qu'ils sont bien inutiles à ceux qui naissent avec un beau génie. Ceux-là, dès le berceau, sont nos maîtres, et la critique, loin de leur rien apprendre, doit tout apprendre d'eux.

»Vous me demandez, monsieur, «si je vois un bon ou un mauvais signe en cette maîtrise de tous les arts, y compris celui d'écrire, par la critique». J'ai déjà dit quelques mots sur l'excellence de la critique au sujet d'un livre de M. Jules Lemaître. Je crois que la critique ou plutôt l'essai littéraire, est une forme exquise de l'histoire. Je dis plus: elle est la vraie histoire, celle de l'esprit humain. Elle exige, pour être bien traitée, des facultés rares et une culture savante. Elle suppose un affinement intellectuel que de longs siècles d'art ont pu seuls produire. C'est pourquoi elle ne se montre que dans les sociétés déjà vieilles, à l'heure exquise des premiers déclins. Elle survivra à toutes les autres formes de l'art si, comme dit une scolie de Virgile que j'ai trouvée quelque part citée par M. Littré, «on se lasse de tout, excepté de comprendre». Mais je crois plutôt que les hommes ne se lasseront jamais d'aimer et qu'il leur faudra toujours des poètes pour leur donner des sérénades.

»—Où en est l'avenir? demandez-vous, monsieur, en terminant votre lettre.

»L'avenir est dans le présent, il est dans le passé. C'est nous qui le faisons; s'il est mauvais, ce sera de notre faute. Mais je n'en désespère pas.

»Je m'aperçois que je n'ai pas dit la centième partie de ce que je voulais dire. Je voulais, par exemple, essayer d'indiquer les conditions nouvelles que la démocratie et l'industrie feront à l'art demain. Je me figure que ces conditions seront très supportables. Ce sera le sujet d'une prochaine lettre.

»Veuillez agréer, etc.»