Est-ce pour cela qu'un poète si rare et du plus intelligent génie eut peu d'action, en somme, sur ses contemporains? Sans doute son trop long silence le fit oublier de la foule; il faut donner incessamment de l'aliment à la renommée pour la rendre robuste. C'est ce que fit Victor Hugo, le plus vaillant des ouvriers poètes et c'est ce qu'Alfred de Vigny ne fit pas.
Mais n'y avait-il point, dans sa distinction même, un obstacle qui l'écartait de la popularité littéraire? Cette tour d'ivoire où l'on dit qu'il se retirait, qu'était-ce, sinon son talent même, son esprit haut et solitaire? Alfred de Vigny eut de bonne heure le sentiment de son isolement. Il concevait le poète comme un nouveau Moïse sur le Sinaï des âmes. Il fut calme et dédaigneux. Il n'eut pas le bonheur de Lamartine et d'Hugo; il ne communia pas avec la foule et ne vécut pas en sympathie avec le sentiment public. Le romantisme, sorti de la Révolution pêle-mêle avec l'éloquence parlementaire, l'exaltation patriotique et les ardeurs libérales, était, dans son essence, une aveugle et violente réaction contre l'esprit du XVIIIe siècle. Ce fut une fusée religieuse. Les lyriques de 1820 à 1830 chantent tous le cantique d'un christianisme éthéré et pittoresque. Alfred de Vigny entrait mal dans le concert: il n'avait pas le sentiment néo-chrétien. Il n'était même pas spiritualiste. À la fin de sa vie il inclinait vers une sorte d'athéisme stoïque: on connaît le beau poème symbolique dans lequel il montre Jésus suant la sueur de sang sur le mont des Oliviers et appelant en vain son père céleste. Les nuées restent sourdes et le poète s'écrie:
S'il est vrai qu'au jardin sacré des Écritures
Le Fils de l'Homme ait dit ce qu'on voit rapporté,
Muet, aveugle et sourd au cri des créatures,
Si Dieu nous rejeta comme un monde avorté,
Le sage opposera le dédain à l'absence
Et ne répondra plus que par un froid silence
Au silence éternel de la divinité.
On ne trouvera pas ces sombres vers des Destinées dans la nouvelle Anthologie. On y rencontrera, par compensation, cette Maison du berger qui, comme le dit si bien un poète, M. André Lemoyne, «est un des plus beaux poèmes d'amour de tous les âges». C'est aussi l'expression d'une philosophie sombre et pathétique dont rien ne surpasse l'éloquence douloureuse:
……………………………………….
Sur mon coeur déchiré viens poser ta main pure,
Ne me laisse jamais seul avec la nature,
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur.
Elle me dit:………………………………
Je roule avec dédain, sans voir et sans entendre,
À côté des fourmis les populations;
Je ne distingue pas leur terrier de leur cendre,
J'ignore en les portant les noms des nations.
On me dit une mère et je suis une tombe.
Mon hiver prend vos morts comme son hécatombe,
Mon printemps n'entend pas vos adorations.
Avant vous j'étais belle et toujours parfumée,
J'abandonnais au vent mes cheveux tout entiers,
Je suivais dans les cieux ma route accoutumée,
Sur l'axe harmonieux des divins balanciers.
Après vous, traversant l'espace où tout s'élance,
J'irai seule et sereine, en un chaste silence;
Je fendrai l'air du front et de mes seins altiers.
Cette tristesse philosophique est singulière et d'un accent inouï dans le romantisme. Car il n'y faut pas comparer le Désespoir de Lamartine. Lamartine blasphémait alors, et le blasphème n'est possible qu'au croyant. D'ailleurs le Désespoir est suivi, dans les Méditations, d'une apologie en règle de la Providence. Quant à Victor Hugo, il naquit et mourut enfant de choeur. En toutes choses, il changeait d'idées à mesure que les idées changeaient autour de lui. Son déisme seul resta fixe, dans cette perpétuelle transformation. À quatre-vingts ans, ses croyances n'avaient pas une ride; sa foi en Dieu était celle d'un petit enfant. Un soir, ayant entendu un de ses hôtes nier chez lui la Providence, il se mit à pleurer.
Le romantisme de 1820 fut moral et religieux; celui de 1830 fut pittoresque. Le premier était un sentiment, le second un goût. Et quel goût! Chevaliers, pages, varlets, châtelaine accoudée, pâle et mélancolique, à la fenêtre de son castel, ribauds et ribaudes, pendus, taverniers d'enfer, une multitude incroyable de cabaretiers, enfin, tout un moyen âge vu, dans l'ombre, à travers un feu de Bengale vert et rouge; puis toutes les fiancées des ballades allemandes, des elfes, des follets, des gnomes, des fantômes, des squelettes et des têtes de mort. Les Ballades, de Victor Hugo, sont le témoignage littéraire le plus complet de ce goût puéril, dont les esquisses de Boulanger et les lithographies de Nanteuil nous offrent la représentation plastique. L'Anthologie, qui me sert de guide, a conservé très discrètement la trace de cette mode innocente jusque dans sa fureur. On en retrouve les formes et les couleurs dans une «ballade» de ce Louis Bertrand, qui signait, en bon romantique, Aloïsius Bertrand.
O Dijon, la fille
Des glorieux ducs,
Qui portes béquille
Dans tes ans caducs…
La grise bastille
Aux gris tiercelets
Troua ta mantille
De trente boulets.