Le reître, qui pille
Nippes au bahut,
Nonnes sous leur grille,
Te cassa ton luth.
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Cela ne vous semble-t-il pas assez moyen âge? Mais le chef-d'oeuvre de ce goût est assurément le prologue de Madame Putiphar.
Il y a là trois cavaliers symboliques, superbement enluminés:
Le premier cavalier est jeune, frais, alerte;
Il porte élégamment un corselet d'acier,
Scintillant à travers une résille verte
Comme à travers des pins les cristaux d'un glacier.
Son oeil est amoureux; sa belle tête blonde
A pour coiffure un casque, orné de lambrequins,
Dont le cimier touffu l'enveloppe, l'inonde
Comme fait le lampas autour des palanquins.
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Le second cavalier, ainsi qu'un reliquaire,
Est juché gravement sur le dos d'un mulet
Qui ferait le bonheur d'un gothique antiquaire;
Car sur son râble osseux, anguleux chapelet,
Avec soin est jetée une housse fanée,
Housse ayant affublé quelque vieil escabeau,
Ou carapaçonné la blanche haquenée
Sur laquelle arriva de Bavière Isabeau.
Il est gros, gras, poussif…
Ce second cavalier marque bien, ce me semble, le temps où l'hôtel de Cluny fut meublé des débris du moyen âge et devint un musée. Mais c'est le troisième cavalier… excusez-moi, le «tiers cavalier» qui révèle tout un idéal. Contemplez, je vous prie, ce tiers cavalier:
Pour le tiers cavalier, c'est un homme de pierre,
Semblant le Commandeur, horrible et ténébreux;
Un hyperboréen, un gnome sans paupière,
Sans prunelle et sans front, qui résonne le creux
Comme un tombeau vidé lorsqu'une arme le frappe.
Il porte à la main gauche une faux dont l'acier
Pleure à grands flots le sang, puis une chausse-trape
En croupe où se faisande un pendu grimacier.
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Voilà la cavalerie macabre dont le bon Pétrus entendait le galop dans son coeur! Rêve naïf de ces jeunes gens lettrés et sédentaires qui, tout en menant la vie la plus paisible, donnaient à croire au bourgeois qu'ils buvaient toute la nuit les flammes du punch dans le crâne de leur maîtresse! En ce temps-là un Jeune-France n'allait pas au bureau où il était expéditionnaire sans s'écrier avec un rire sarcastique: «Je suis damné!»
Ce n'est pas que tout soit ridicule dans ce second mouvement romantique dont Victor Hugo fut l'expression la plus éclatante. Les Jeunes-France jetés avec beaucoup de frénésie et encore plus d'ignorance dans l'exotisme et dans l'archaïsme ne suivaient pas moins deux routes fortunées. Conquérants de cette Germanie poétique découverte par madame de Staël, ils en rapportaient lieds et ballades et la coupe précieuse du roi de Thulé. Ils faisaient passer ainsi dans la littérature française, naturellement raisonnable et raisonneuse, un peu du vague heureux qui fait que la poésie des races germaniques retentit indéfiniment dans les âmes. Par contre, en étudiant le moyen âge, dont ils se faisaient d'ailleurs une bizarre idée, ils réveillaient, à l'exemple du grand Augustin Thierry, les souvenirs antiques de la patrie et découvraient les véritables sources d'inspiration auxquelles une poésie nationale dût s'abreuver et se rafraîchir. Ils ne comprenaient pas grand'chose, étant fort peu philosophes; mais ils avaient de l'instinct: c'étaient des artistes.
Un des plus beaux poèmes de cette période, Roland, est signé du nom obscur de Napol le Pyrénéen. C'est là le pseudonyme de M. Napoléon Peyrat, né en 1809 au Mas-d'Azil, dans l'Ariège, près du torrent de l'Arise, et mort depuis peu, pasteur à Saint-Germain-en-Laye. Ce Roland, une ode dans une épître, est le joyau du romantisme. On le trouvera tout entier aux pages 258-263 de l'Anthologie Lemerre. Je n'en puis citer que deux ou trois strophes. Je le ferai sans analyse préalable et sans commentaire, me fiant en cette idée que souvent un fragment d'une belle oeuvre d'art fait deviner la splendeur de l'ensemble:
L'Arabie, en nos champs, des rochers espagnols
S'abattit; le printemps a moins de rossignols
Et l'été moins d'épis de seigle.
Blonds étaient les chevaux dont le vent soulevait
La crinière argentée, et leur pied grêle avait
Des poils comme des plumes d'aigle.