C'est la vie large et généreuse qui vous ranime tous les sens à la fois et vous nourrit des forces vierges de la nature. Élise avait hâte de la revoir, cette mer, aussi belle dans ses colères que dans ses caresses, cette mer qui l'avait faite courageuse et forte.

Élise a une tâche, qu'elle saura accomplir. Avant de céder à l'amour permis, elle devra tirer du fond de la mer le corps de son père et l'ensevelir. C'est son père lui-même qui lui apparaît pour lui donner cet ordre. Vous êtes libre d'ailleurs de croire que le fantôme du pauvre pêcheur n'a pas plus de réalité objective que le spectre de Banquo, et qu'il est le produit d'une hallucination généreuse. Quand elle vit son père revenu du fond de la mer où il était couché depuis plusieurs mois, Élise ne dormait pas.

Non, elle ne dormait pas. À la lueur douce de la lune, elle reconnut distinctement, l'un après l'autre, les objets familiers, tels qu'elle les avait retrouvés tout à l'heure à son retour; le petit lit en armoire, sous l'escalier du grenier; le grand buffet où scintille sous un globe le bouquet de mariage de la mère, une rose énorme feuilletée d'or; puis, de chaque côté, les deux flambeaux d'étain, puis les filets, les engins de pêche, suspendus partout, aux murs, aux poutres du plafond. Tous ces vieux compagnons de sa vie d'autrefois, elle les tenait là sous les yeux, dans leur forme précise, matérielle, avec leurs contours et leurs couleurs.

Elle ne dormait pas et cependant elle ne pouvait se tourner vers la porte sans retrouver en face d'elle un visage triste et doux, à l'oeil clair, aux rides bonnes.

—Père, que me voulez-vous?

Pour la première fois, depuis qu'elle l'avait perdu, Élise revoyait vraiment son père, tel qu'il était en son vivant, avec le gros bonnet de loutre, le foulard rouge et le maillot brun. Il la grondait doucement de l'abandonner, lui, le père, au fond des sables, de n'avoir pas tenté l'impossible auprès des autorités maritimes, pour demander, comme cela s'obtient parfois, qu'on draguât la place, qu'on arrachât à l'abîme des fonds les corps, qui ne peuvent connaître le repos en dehors de la terre aimée….

—Père, je vous le jure, je ne prendrai de repos que je ne vous aie enterré aux côtés de la mère.

Elle réussit à l'enterrer aux côtés de la mère. C'était presque impossible. Mais que ne peuvent le courage, et l'amour? J'ai cité deux passages de ce livre pour me dispenser de vanter un vieil ami. On jugera que ces citations portent leurs louanges en elles-mêmes.

M. Fernand Calmettes a, pour nous représenter ces pêcheurs, l'oeil d'un peintre et l'âme d'un poète, aussi a-t-il exprimé les formes et les âmes. Une seule faculté des marins n'est pas exactement rendue dans son livre, la faculté religieuse. On, n'y rencontre le culte catholique sous aucune forme précise et, chose étrange, le nom de Dieu n'y est même pas prononcé.

J'ai demandé les raisons de cette singularité et je les ai apprises; elles sont trop intéressantes pour que je ne les révèle pas ici. C'est l'éditeur du livre, c'est le libraire qui n'a point souffert que le nom de Dieu figurât une seule fois dans le texte, donnant pour motif qu'il publiait des livres destinés à être donnés en prix dans les écoles.