Si, je le reconnaissais, mon excellent ami Fernand Calmettes, le témoin de ces années de jeunesse dont le goût fut tant de fois amer et dont le parfum reste si doux dans le souvenir! Heureux que nous étions alors! Nous n'avions rien et nous attendions tout. Si, je le reconnaissais, mon vieux compagnon d'armes! Oui, compagnon d'armes, car, en 1870, nous avons fait la guerre ensemble, Fernand Calmettes et moi, comme simples soldats, dans un régiment de la garde nationale mobilisée, sous les ordres du brave capitaine Chalamel. Portant côte à côte le képi à passepoil rouge et la vareuse à boutons de cuivre, nous défendions Paris de notre mieux, mais je dois convenir que nous étions des soldats d'une espèce particulière. Il me souvient que, pendant la bataille du 2 décembre, placés en réserve sous le fort de la Faisanderie, nous lisions le Silène de Virgile, au bruit des obus qui tombaient devant nous dans la Marne. Tandis qu'à l'horizon de la campagne grise et nue les batteries prussiennes faisaient traîner des flocons blancs au-dessus des collines, tous deux, assis sur la berge, près des fusils en faisceaux, nos fronts penchés sur un petit Virgile de Bliss, que j'ai encore et qui m'est cher, nous commentions cette genèse que le poète, par un délicieux caprice, enchâssa dans une idylle. «Il chante comment dans le vide immense furent condensées les germes de la terre, de l'air, des mers et aussi du feu subtil; comme de ces principes sortirent toutes choses et se consolida le tendre globe du monde, etc., etc.» Fernand Calmettes sortait alors de l'École des chartes, où il avait soutenu une thèse sur les manuscrits de Tacite.

La soutenance de cette thèse avait été signalée par une altercation assez vive entre M. Quicherat, qui présidait la séance, et l'archiviste candidat, au sujet de la transcription des noms propres latins en français. L'élève tenait pour une méthode fixe; il voulait, comme M. Leconte de Lisle, que tous les noms fussent transcrits lettre pour lettre, en respectant la désinence étrangère, Roma, Tacitus, Tiberis.

Le maître défendait la transmission orale, fondée sur les lois de l'accentuation. Rome, Tacite, Tibre. L'élève demanda alors à M. Quicherat si, pour observer ces mêmes lois, il dirait Quinte Fabre Favre au lieu de Quintus Fabius Faber. M. Quicherat allégua l'usage et se fâcha tout rouge. Fernand Calmettes éprouva ce jour-là qu'il est parfois dangereux d'avoir raison. Mais il ne profita pas de la leçon; c'est un esprit logique, qui ne connaîtra jamais l'art charmant d'avoir tort à point et quand il faut. C'est pourtant là une grâce irrésistible, Le monde ne donne raison qu'à ceux qui ont quelquefois tort. Quand je le connus, en 1868, Fernand Calmettes, s'occupait d'épigraphie et de numismatique, et copiait des chartes par les belles nuits d'été. C'était un grand archéologue de vingt ans; mais un archéologue tout à fait singulier, car il avait des idées générales et une merveilleuse abondance de méthodes philosophiques. Il m'en a même donné deux ou trois qui m'ont été fort utiles.

Je n'ai jamais connu un constructeur qui fît tant d'échafaudages. Ce n'est pas tout. Cet archéologue n'aimait pas l'archéologie, et il ne tarda pas à la prendre en horreur. Il y excellait pourtant, et si les travaux épigraphiques qu'il a écrits étaient signés de son nom, il serait aujourd'hui de l'Institut. C'est une question de savoir s'il s'y plairait, car il aime terriblement le grand air. Il a l'âme rustique. En 1870, pendant nos longues factions sous les armes, il se prit de goût pour la peinture et il se mit à dessiner avec cette ardeur patiente et cette imagination méthodique qui sont le fond de sa nature. Depuis lors, il est devenu le peintre qu'on sait et dont on estime le talent énergique, sincère et pensif.

Quand il me serra la main dans cette belle baie de Somme, si je le reconnaissais sous le hâle et l'embrun, mon vieil ami Fernand Calmettes! J'appris de lui qu'il était installé tout proche dans un de ces villages de la côte où le vent chasse tant de sable qu'on enfonce dans les rues jusqu'aux genoux. Il venait là passer chaque année quatre ou cinq mois et, par un instinct d'harmonie, il s'était fait semblable aux marins parmi lesquels il vivait et dont il aimait la simplicité grave et la grandeur naïve. Il ressentait une sympathie de peintre et de poète pour ces simples qui n'ont, dans le combat de la vie, d'autres armes que leur filet, ces grands enfants qui connaissent les ruses des poissons et ne connaissent point celles des hommes. Il se sentait bien auprès de ces braves gens que la vie use comme le temps use les pierres, sans toucher au coeur, et que la vieillesse même ne rend point avares.

M. Fernand Calmettes rapporta de la baie de Somme et des plages grises du Vimeu des études, des notes, des souvenirs dont il a tiré depuis quelques beaux tableaux et un livre, un roman que j'ai reçu hier et qui m'a fait songer à tout ce que je viens de vous dire, un roman sur les pêcheurs, un récit tracé pour les jeunes filles avec une innocente ardeur. Ce livre est illustré: je n'ai pas besoin de dire que les dessins sont de M. Calmettes lui-même. Ils plaisent par un style simple et grand. Le texte aussi a de la grandeur vraie et de la belle simplicité.

On trouve parmi les débris attribués à la poétesse Sappho une épigramme funéraire dans le goût des plus anciens poèmes de ce genre que nous ait conservé l'Anthologie. C'est, en deux vers, une mâle élégie dont voici le sens, rendu aussi exactement que possible:

«Ici est le tombeau du pêcheur Pélagôn. On y a gravé une nasse et un filet, monuments d'une dure vie.»

Il faudrait tracer ces deux vers sur le frontispice du livre de M. Fernand Calmettes. Ce livre, intitulé Brave Fille, est l'histoire d'une jeune orpheline, Élise, en qui revivent les vertus héréditaires des pauvres pêcheurs qui gagnent leur vie au péril de la mer. Elle a le coeur robuste et pieux. Elle est née avec l'amour de ce terrible Océan qui lui a pris son père. Comme le vieux pilote que M. Jean Richepin fait si bien parler dans le Flibustier, elle méprise la terre et les terriens et pense que les rivières, ce n'est que de l'eau pâle, ingrate et fade, cette eau qui passe et ne revient pas. Voyez-la, la brave fille, sur la route de Saint-Valéry, qui se déroule toute poudreuse entre deux rangées d'arbres tordus par le souffle de l'ouest…

Cinq lieues sur cette route morne. Élise en avait le coeur plus malade que les jambes. Elle ne s'intéressait guère à la campagne. Tout s'y rapetisse et s'y rétrécit. On n'y peut entrevoir que des coins de ciel, on n'y respire qu'une brise concentrée. Des horizons qu'on toucherait de la main; une terre si dure à manier, si avare, que, pour lui arracher ses richesses, on est réduit à se la partager par petits carrés, et l'on y épuise sa vie à tracer des sillons longs d'une encâblure à peine. Qu'est-ce auprès de la mer, la grande mer? Elle vous ouvre les poumons, celle-là, avec son souffle que rien n'arrête, et l'on met, à la sillager de nord en sud, moins de temps qu'il n'en faudrait pour labourer un champ pas plus vaste qu'un port.