C'est pourquoi je me propose de lui envoyer le nouveau roman de M. Gilbert-Augustin Thierry, la Tresse blonde. En effet, ce livre, conçu fortement et noblement écrit, fut inspiré, si j'en crois la préface, par un idéal qui n'est pas sans analogie avec l'idéal de mon ami, le philosophe du Perche.
«Désormais, dit M. Gilbert-Augustin Thierry, l'étude de l'homme (par le roman) doit poursuivre sa recherche beaucoup plus haut que l'homme, vers ces régions de l'infini dont nous sommes des atomes passionnels, mais atomes à l'agitation impuissante. Se haussant vers l'occulte, s'élevant jusqu'au grand inconnu, hardiment, le roman nouveau devra s'efforcer d'abord à pénétrer les abîmes réputés impénétrables, à percer les ténèbres dont l'absolu enveloppe son être: sa logique continue, sa justice immanente, sa morale implacable—les lois mêmes de son éternité. Vers le dieu inconnu!… poursuite malaisée, mais exploration nécessaire, puisque la déité cherchée, un Tout vivant et personnel, nous enveloppe et nous enlace—nous qui vivons en lui, nous qui ne sommes que par lui.»
Si ces choses sont obscures, en soi, et naturellement, l'idée de M. Thierry ne s'en dégage pas moins avec une suffisante clarté. Selon l'auteur de la Tresse blonde, l'action romanesque doit avoir pour ressort la fatalité. C'est peu que d'y montrer des hommes: les hommes ne sont rien; il faut y faire sentir les puissances inconnues qui forgent et martèlent nos destinées. Il faut créer, non seulement des êtres, mais encore des sorts. C'est le roman moral, c'est le roman philosophique, c'est le roman enfin comme l'entendait mon ami du pays des pommiers, avec cette différence que celui-ci pensait en chrétien et que M. Thierry incline vers une sorte de déterminisme mystique. Je signale ces théories parce qu'elles sont de nature à soulever une discussion intéressante au moment où l'on reconnaît généralement l'inanité du naturalisme qui n'est, en somme, que la négation de l'intelligence, de la raison et du sentiment.
Le naturalisme interdit à l'écrivain tout acte, intellectuel, toute manifestation morale; il mène droit à l'imbécillité flamboyante. C'est ainsi qu'il a produit la littérature dite décadente et symbolique. Son crime impardonnable est de tuer la pensée. Il est tombé, de non-sens en non-sens, jusqu'aux plus lamentables absurdités. Ses prétentions étaient de relever de la science et de procéder d'après la méthode expérimentale. Mais qui ne voit que la méthode expérimentale est absolument inapplicable à la littérature? Elle consiste à provoquer à volonté un phénomène dans des conditions déterminées. Or, il est clair qu'une telle méthode est hors de nos moyens.
Mais prenons, si vous voulez, le mot d'expérience dans un sens métaphorique, et admettons qu'il y ait, en art, une sorte de méthode idéalement expérimentale. Toute expérience suppose une hypothèse préalable que cette expérience a pour but de vérifier. Or le naturalisme, s'interdisant toute hypothèse, n'a aucune expérience à faire. Le chef de cette école littéraire, qui parle tant d'expériences, rappelle à cet égard un physiologiste for connu dans l'histoire des sciences; le bonhomme Magendie, qui expérimenta beaucoup sans aucun profit. Il redoutait les hypothèses comme des causes d'erreur. Bichat avait du génie, disait-il, et il s'est trompé. Magendie ne voulait pas avoir de génie, de peur de se tromper aussi. Or, il n'eut point de génie et ne se trompa jamais. Il ouvrait tous les jours des chiens et des lapins, mais sans aucune idée préconçue, et il n'y trouvait rien, pour la raison qu'il n'y cherchait rien. Cela, c'est le naturalisme dans l'ordre scientifique. Claude Bernard, qui succéda à Magendie, rendit ses droits à l'hypothèse. Il avait l'imagination grande et l'esprit juste. Il supposait les choses et les vérifiait ensuite, et il fit de vastes découvertes. Si l'hypothèse est nécessaire dans l'ordre scientifique, on ne croira pas qu'elle soit funeste dans l'ordre littéraire, et l'on permettra à M. Gilbert-Augustin Thierry de considérer, avec des idées préconçues, les fatalités de l'atavisme, la lutte pour la proie et même le conflit de la suggestion et de la responsabilité.
BRAVE FILLE[29]
[Note 29: Par M. Fernand Calmettes, Société d'éducation de la jeunesse, 1 vol. in-8°, figures.]
Il y a eu deux ans au mois d'août dernier, je traversais avec trois ou quatre amis, pieds nus, la baie de Somme à marée basse. Nous nous éloignions de ces hauts remparts de Saint-Valéry dont l'embrun a couvert les vieux grès d'une rouille dorée. Mais ce n'avait pas été sans nous retourner plusieurs fois pour voir l'église merveilleuse qui dresse sur ces remparts ses cinq pignons aigus percés, au XVe siècle, de grandes baies à ogives, son toit d'ardoises en forme de carène renversée et le coq de son clocher. Devant nous le sable blond de la baie s'étendait jusqu'à la pointe bleuâtre du Hourdel, où finit la terre, et jusqu'aux lignes basses de ce Crotoy, qui reçut Jeanne d'Arc prisonnière des Anglais. Au large, d'où soufflait le vent du nord, on apercevait une goélette norvégienne chargée sans doute de planches de sapin et de fer brut. Le soleil enflammait le bord des grands nuages sombres. L'infini rude et délicieux nous enveloppait et nous songions à des choses très simples. Puis, suivant la pente naturelle de mon esprit, j'en vins à ne plus penser à rien. Nous avancions lentement, traversant à gué les petits ruisseaux peuplés de crabes et de crevettes et sentant parfois sous nos pieds, dans le sable, le tranchant des coquillages brisés. Autour de nous, l'eau n'avait point de sourires et le vent n'avait point de caresses; mais des souffles salubres nous versaient dans la poitrine une joie paisible et l'oubli de la vie. Tout à coup, j'entendis mon nom jeté dans le vent comme un appel affectueux. J'en fus tout étonné. Il me paraissait inconcevable que quelqu'un se rappelât encore mon nom, alors que je l'avais moi-même oublié. Je ne me sentais plus distinct de la nature et ce simple appel me fit tressaillir. Il faut vous dire que je n'ai jamais été bien sûr d'exister; si, à certaines heures, j'incline à croire que je suis, j'en éprouve une sorte de stupeur et je me demande comment cela se fait.
Or, à ce moment-là réellement je n'étais pas, puisque je ne pensais pas. Je n'avais au plus qu'une existence virtuelle. La voix qui m'appelait se rapprocha et, m'étant tourné du côté d'où venait le son, je vis une espèce de marin coiffé d'un béret bleu, serré dans un tricot de laine, qui s'élançait vers moi à grandes enjambées, les pantalons relevés au-dessus du genou, et faisant danser sur son dos une paire de souliers ferrés qu'il portait en sautoir. Son visage était bronzé comme celui d'un vieux pilote. Il me tendit une main large, mais trop douce pour avoir beaucoup pris de ris et longtemps tiré sur le cordage.
—Tu ne me reconnais pas? me dit-il.