J'ai un ami qui vit dans la solitude, sous les pommiers du Perche. C'est Florentin Loriot qu'il se nomme. Il a l'âme exquise et sauvage. Il lit peu et médite beaucoup, et toutes les idées qui entrent dans sa tête prennent un sens mystique. Peintre et poète, il découvre des symboles sous toutes les images de la nature. Il est à la fois le plus naïf et le plus ingénieux des hommes. Il croit tout ce qu'il veut et ne croit jamais rien de ce qu'il entend. Innocent, candide, prodigieusement entêté, il se ferait hacher pour une idée, et, s'il n'est pas martyr à cette heure, la faute en est uniquement à la douceur des moeurs contemporaines.

Quand il vient à Paris, où il ne fait que des séjours trop rares et trop courts, il apporte à ses amis, avec son sourire, des trésors de rêve et de pensée. Il arrive toujours au moment où on l'attend le moins et il est toujours le bienvenu. C'est une joie que de le voir entrer, son carton d'aquarelles sous le bras, ses poches bourrées de bouquins en lambeaux et de manuscrits illisibles, bienveillant, absent de tout, radieux, le regard perdu dans le vide.

—Asseyez-vous, Florentin Loriot, et donnez-nous de fraîches nouvelles de la Providence. Comment va l'Absolu, comment se porte l'Infini?

Et le voilà déroulant sa métaphysique. Oh! sa métaphysique, c'est un cahier d'images avec des légendes en vers. Mais Florentin Loriot est subtil et dispute habilement.

La dernière fois que j'eus le plaisir de le voir, il m'exposa ses théories sur le roman.

—Mon ami, me dit-il, faites du roman d'aventures; rien n'est beau que cela.

Il venait de découvrir les Mousquetaires, et cette découverte avait été suivie pour lui de quelques autres plus merveilleuses. Il m'en fit part avec une grâce dont je ne saurais pas même vous montrer l'ombre. Mais ce qu'il disait revenait en somme à ceci.

Le vieux Dumas faisait des contes, et il avait raison. Pour plaire et pour instruire, il n'est tel que les contes. Homère en faisait aussi. Nous avons changé cela et c'est notre tort. Les romanciers d'aujourd'hui se contentent d'observer des attitudes ou d'analyser des caractères. Mais les attitudes n'ont par elles-mêmes aucune signification et partant nul intérêt. Quant aux caractères, ils demeurent obscurs pour ceux qui s'obstinent à les étudier par le dedans. L'action seule les révèle. L'action, c'est tout l'homme. «Je vis, donc je dois agir,» s'écrie Homonculus dès qu'il sort de la cornue dans laquelle Wagner l'a fabriqué. Il n'y a point d'intérêt réel, il n'y a point même de vérité véritable à me montrer l'homme intérieur qui est incompréhensible. Replacez-le dans le monde, au sein de l'univers matériel et spirituel. Montrez-le aux prises avec sa destinée; montrez-nous Dieu partout (mon ami Florentin Loriot est spiritualiste et chrétien), agissez, agissez, agissez, jetez-nous dans de grandes affaires, non plus avec le matérialisme un peu enfantin du bon Dumas, mais selon les vues transcendantes du philosophe et du moraliste, et alors vous aurez créé le vrai, le grand roman d'aventures.

Voilà ce que mon ami Florentin Loriot a trouvé sous ses pommiers. Il veut des Mousquetaires, mais des Mousquetaires mystiques. Il aime les aventures, mais les aventures spirituelles.

Encore resterait-il à savoir si la plus grande des aventures humaines n'est pas la pensée. M. Stéphane Mallarmé a pris, dit-on, pour héros d'un drame de cape et d'épée un fakir qui n'a pas fait un seul mouvement depuis cinquante ans, mais dont le cerveau est le théâtre de vicissitudes incessantes. Je ne répondrais pas que, s'il lui fallait absolument choisir un héros, mon ami Florentin Loriot ne préférât au Porthos d'Alexandre Dumas père le fakir de M. Stéphane Mallarmé. En somme, et sans chicaner davantage, ce que veut Florentin Loriot, c'est que le roman cesse d'être naturaliste parce qu'être naturaliste c'est n'être rien. Ce qu'il demande c'est que le roman soit moral, qu'il procède d'une conception systématique du monde et soit l'expression concrète d'une philosophie.