Mais finalement on ne sait s'il dirige ou s'il est dirigé. Il échappe sans cesse à Prospero, qui le trouve exquis, et qui pourtant finit par lui rendre sa liberté et l'éloigner définitivement des affaires. Enfin, Ariel appartient depuis trop longtemps à ce que nous appelons les classes dirigeantes.
Quant à Caliban, c'est une brute, et sa stupidité fait sa force. Ce «veau de lune», comme l'appelle Stefano, est le peuple et le peuple tout entier. Dans l'opposition, il est sans prix. Il a pour détruire d'étonnantes aptitudes. Il ne comprend rien; mais il sent, car il souffre. Il ne sait où il va; cependant, sa marche est lente et sûre; en rampant il s'élève insensiblement. Ce qui le rend redoutable, c'est qu'il a des instincts et peu d'intelligence. L'intelligence est sujette à l'erreur; l'instinct ne trompe jamais. Il a de grands besoins, tandis que l'exquis Ariel n'en a plus. C'est un animal, il est hideux, mais il est robuste. Il a voulu épouser la fille de son prince, la belle Miranda; il s'y est pris un peu trop vite et on ne la lui a pas donnée. Mais il est patient, il est entêté: un jour, il obtiendra une autre Miranda et il aura des enfants moins laids que lui. Il crée beaucoup de difficultés aux gouvernants. Il gémit, il menace, il murmure sans cesse. Il aime à changer de maître, mais il sert toujours. Prospero lui-même en convient. «Tel qu'il est, dit le duc, nous ne pouvons pas nous passer de lui. Il fait notre feu, il apporte notre bois et nous rend bien des services.» C'est là un aveu qu'il faut retenir et quand ensuite le prince donnera à Caliban les noms d'esclave abhorré, d'être capable de tout mal, d'ordure infecte, de vile essence, de graine de sorcière, on reconnaîtra que ce n'est point là le langage de la justice. Si, dans le conflit sans cesse ouvert entre le maître et l'esclave, le noble duc de Milan perd ainsi le sang-froid, exigera-t-on de la pauvre brute une modération parfaite et le sens de la mesure? Il faut pourtant rendre cette justice à Prospero qu'il s'est efforcé d'éclairer l'intelligence du malheureux Caliban. Il n'a rien épargné pour faire de la brute un homme et même un lettré. Peut-être n'a-t-il accompli cette tâche qu'avec trop de zèle et d'empressement. Prospero est lui-même un savant. C'est aussi un idéologue. À Milan, tandis qu'il étudie dans des bouquins l'art de gouverner, des conspirateurs lui enlèvent son duché et le relèguent dans une île déserte où il recommence ses expériences. Il vit dans les livres et proclame hautement que tel volume de sa bibliothèque est plus précieux qu'un duché. Il est aussi persuadé qu'aucun de nos hommes d'État républicains des avantages de l'instruction, en quoi il se prépare la déception que ceux-ci commencent à éprouver. Il envoie Caliban à l'école. Mais Caliban, qui n'est point fait pour goûter les joies pures de l'intelligence, veut être riche dès qu'il sait lire. À Prospero, qui lui vante les bienfaits de l'instruction, il répond tout net:
«Vous m'avez appris à parler, et le profit que j'en retire est de savoir comment maudire. La peste rouge vous tue pour m'avoir enseigné votre langage!»
À l'origine, les rapports entre Prospero, le gouvernant, et Caliban, le gouverné, n'étaient pas si tendus. Il y eut même une période de bonne entente et de sympathie. Caliban n'en a pas perdu la mémoire:
—«Cette île est à moi, dit-il au duc de Milan; elle est a moi de par Sycorax, ma mère. Dans les premiers temps de ton arrivée, tu me faisais bon accueil, tu me donnais des petites tapes d'amitié, tu me faisais boire de l'eau avec du jus de baie, tu m'apprenais comment il faut nommer la grosse lumière qui brûle pendant le jour et aussi la petite lumière qui brûle pendant la nuit; et alors, moi, je t'aimais et je te montrais toutes les ressources de l'île, les ruisseaux d'eau fraîche, les creux d'eau salée, les places stériles et les places fertiles. Que je sois maudit pour l'avoir fait! Que tous les charmes de ma mère, chauves-souris, escarbots et crapauds s'abattent sur vous! Car je compose à moi seul tous vos sujets, moi qui étais d'abord mon propre roi, et vous me donnez pour chenil un creux de ce dur rocher, pendant que vous me retenez le reste de l'île.»
On voit que le gouvernement de cette île est entré dans l'ère des difficultés et que la crise sociale y est fort aiguë. Caliban demande à Prospero tous les biens de ce monde, et Prospero, qui les lui a peut-être promis, est bien embarrassé de les lui donner. D'ailleurs, le fils de Sycorax est difficile à satisfaire; il veut tout et ne sait ce qu'il veut, et, quand on lui donne la chose qu'il a demandée, il ne la reconnaît pas.
Encore Prospero et Caliban arriveraient-ils parfois à s'entendre sans la question religieuse qui les divise constamment. Ils n'ont pas les mêmes dieux, et c'est là un grand sujet de discorde. Prospero, qui est un savant et un philosophe, se fait de l'univers une représentation purement rationnelle. Il n'interprète pas les phénomènes cosmiques à l'aide de la fantaisie et du sentiment. L'observation, l'expérience et la déduction sont ses seuls guides. Il ne croît qu'à la science, Caliban a une tout autre foi. Sa mère, Sycorax, était sorcière. Et c'est ce dont Ariel et Prospero ne veulent pas tenir compte. Elle adorait le dieu Sétébos, qui avait le corps peint de diverses couleurs, à ce que rapporte Eden dans son Histoire des voyages. Avec l'aide de ce dieu, Sycorax était puissante. Elle commandait à la lune; elle faisait à volonté le flux et le reflux des mers; elle composait des charmes efficaces avec des crapauds, des escarbots et des chauves-souris. Il est bien naturel que Caliban adore Sétébos. C'est un dieu taillé à coups de hache qui parle aux sens grossiers et à l'imagination simple du troglodyte. Puis, je ne crains point de le dire, il y a dans l'âme obscure de Caliban un secret besoin de poésie et d'idéal que Sétébos satisfait avec abondance. Songez que Sétébos est pittoresque et frappe le regard, planté comme un pieu et tout barbouillé de vermillon et d'azur.
Enfin, Prospero est-il absolument sûr que Sétébos ne soit pas le vrai dieu?
LA TRESSE BLONDE[28]
[Note 28: Par Gilbert-Augustin Thierry. Quantin, éditeur, in-18.]