Pour moi, je me sens une sorte de piété mêlée à une espèce de tendresse pour les petits êtres, de bois et de carton, vêtus de laine ou de satin, qui viennent de passer sous mes yeux en faisant des gestes réglés par les Muses. Mon amitié pour les marionnettes est une vieille amitié. Je l'ai déjà exprimée ici l'an passé. J'ai dit que les acteurs de bois avaient, selon moi, beaucoup d'avantages sur les autres. Et je suis très flatté de voir que M. Paul Margueritte, qui a le goût fin, l'amour du rare, le sens du précieux, est aussi fort partisan des acteurs artificiels et minuscules. Il a fait, à propos du Petit-Théâtre, un éloge ingénieux des marionnettes.
«Elles sont, a-t-il dit, infatigables, toujours prêtes. Et tandis que le nom et le visage trop connus d'un comédien de chair et d'os imposent au public une obsession qui rend impossible ou très difficile l'illusion, les fantoches impersonnels, êtres de bois et de carton, possèdent une vie falote et mystérieuse. Leur allure de vérité surprend, inquiète. Dans leurs gestes essentiels tient l'expression complète des sentiments humains. On en eut la preuve aux représentations d'Aristophane. De vrais acteurs n'eussent point produit cet effet. Là le raccourci ajoutait à l'illusion. Ces masques de comédie antique, ces mouvements simples et rares, ces poses de statue donnaient au spectacle une grâce singulière.» Je n'aurais point si bien dit, mais j'ai senti de même. J'ajoute qu'il est très difficile aux actrices et surtout aux acteurs vivants de se rendre poétiques. Les marionnettes le sont naturellement: elles ont à la fois du style et de l'ingénuité. Ne sont-elles pas les soeurs des poupées et des statues? Voyez les marionnettes de la Tempête. La main qui les tailla leur imprima les caractères de l'idéal ou tragique ou comique.
M. Belloc, élève de Mercié, a modelé pour le Petit-Théâtre des têtes d'un grotesque puissant ou d'une pureté charmante. Sa Miranda a la grâce fine d'une figure de la première Renaissance italienne et le parfum des vierges de ce bienheureux XVe siècle qui fit refleurir pour la seconde fois la beauté dans le monde. Son Ariel rappelle, dans sa tunique de gaze lamée d'argent, les figurines de Tanagra, parce que sans doute l'élégance aérienne des formes appartient en propre au déclin de l'art hellénique.
Ces deux jolis fantoches parlaient par les voix pures de mesdemoiselles Paule Verne et Cécile Dorelle. Quant aux plus mâles acteurs du drame, Prospère, Galiban, Stephano, c'étaient des poètes tels que MM. Maurice Bouchor, Raoul Ponchon, Amédée Pigeon, Félix Rabbe, qui les faisaient parler. Sans compter Coquelin cadet, qui n'a point dédaigné de dire le prologue, ainsi que le gai rôle du bouffon Trinculo.
Les décors, certes, avaient aussi leur poésie. M. Lucien Doucet a représenté la grotte de Prospero avec cette grâce savante qui est un des caractères de son talent. Le bleu qui chantait dans ce tableau délicieux ajoutait une harmonie à la poésie de Shakespeare.
La traduction de la Tempête, que nous venons d'entendre, est de M. Maurice Bouchor. Elle m'a beaucoup plu et j'ai grande envie de la lire à loisir. Elle est en prose, mais d'une prose rythmée et imagée. Je ne puis que donner ce soir l'impression d'un moment. Au reste il y a quelque raison pour que cette version soit bonne. M. Bouchor est un poète, c'est un poète qui aime la poésie, disposition plus rare qu'on ne croit chez les poètes. C'est, de plus, un demi-Anglais, tout plein de Shakespeare. Il est, comme Shakespeare, fort insoucieux de la gloire et très sensible, dit-on, comme Shakespeare encore, aux honnêtes plaisirs de la table. Il fallait M. Bouchor pour nous donner quelque idée de ce style shakespearien que Carlyle a si bien nommé un style de fête.
On s'accorde à croire que la Tempête est la dernière en date des oeuvres de ce grand Will et celle qu'il donna pour ses adieux au théâtre avant de se retirer dans sa ville natale de Strafford-sur-Avon. Il approchait de ses cinquante ans, pensait avoir assez fait pour le public et désirait fort mener la vie de gentleman farmer. Il n'avait pas d'ambitions littéraires. On a cru voir dans la scène où Prospero congédie le subtil Ariel le symbole de Shakespeare renonçant aux prestiges de son art et de son génie.
Je ne sais. Mais il me semble que Shakespeare se souciait fort peu de son génie et ne songeait qu'à planter un mûrier dans son jardin. D'ailleurs on a tout vu, tout trouvé dans la Tempête, et on a eu raison. Il y a de tout dans cette oeuvre prodigieuse. C'est, si l'on veut, une pièce géographique du genre du Crocodile de M. Victorien Sardou, un Robinson mis sur la scène avant Robinson, pour un public curieux de voyages et navigation. Et, de fait, la Tempête traite des moeurs des sauvages telles qu'on les connaissait au temps d'Elisabeth.
C'est aussi une féerie, et la plus belle des féeries; c'est encore un traité de magie ou un symbole moral. C'est enfin une pièce politique, une étude sociale qui laisse bien loin, pour la justesse, l'étendue et la profondeur des vues, ces tragédies d'État dont on faisait grand cas dans notre XVIIe siècle français.
J'avoue qu'à cet égard le personnage de Caliban m'intéresse et m'inquiète beaucoup. M. Ernest Renan a bien compris que l'avenir est à Caliban. Ariel, entre nous, est fini; il n'aspire plus qu'au repos et à la liberté. Dieu me garde de médire d'un esprit si charmant. C'est un ministre accompli. Il exécute très habilement les ordres du souverain. Il opère les arrestations avec dextérité. Il s'empare des gens sans les molester. Il divise, il endort les ennemis de la constitution. Tous les ministres n'en sauraient faire autant. Il est très autoritaire avec des façons gracieuses. Ses dehors sont séduisants et il sait, quand il lui plaît, se changer en nymphe oréade. Ajoutez à cela qu'il se plonge dans les entrailles de la terre, même lorsqu'elle est durcie par la gelée. À ce trait on reconnaît un ingénieur des mines prompt à descendre dans les bennes et jaloux de payer de sa personne. Il a été ministre des travaux publics avant d'être ministre de l'intérieur, et il a su remplir parfaitement les fonctions les plus diverses. Il a l'esprit souple, rapide, agile et coulant; il se transforme sans cesse comme les nuages; c'est un vrai génie de l'air.