C'est un homme intéressant que cet Apulée, tel que nous le décrit M. Paul Monceaux dans une étude très complète et, ce me semble, très judicieuse; assurément fort agréable.

Cet Africain, contemporain des Antonins, esprit léger, facile, rapide, brillant, n'était pas au fond très original: il improvisait et compilait. S'il était fou, il faut convenir que tout le monde était un peu fou dans ce temps-là. Une curiosité maladive travaillait toutes les imaginations. Les prodiges d'Apollonius de Tyane avaient fait passer un frisson par le monde. Une foi anxieuse aux enchantements troublait les meilleurs esprits. Plutarque fait glisser des ombres dans les champs de l'histoire; l'âme ferme de Tacite est facilement ébranlée par des prodiges; le naturaliste Pline se montre aussi crédule que curieux. Phlégon de Tralles écrit pour un César astrologue un livre de Faits merveilleux et conte minutieusement l'aventure d'une morte qui déserte sa chambre funéraire pour le lit d'un jeune étranger. Or ce Trallien était estimé comme annaliste et comme géographe.

Le bonheur d'Apulée fut de naître, dans ce milieu troublé, avec une étonnante capacité à concevoir l'absurde et l'impossible. Il étudia toutes les science et n'en tira que des superstitions puériles. Physique, médecine, astronomie, histoire naturelle, tout chez lui se tournait en magie. Et comme il avait l'imagination vive et le style prestigieux, il lui fut donné d'écrire le chef-d'oeuvre des romans fantastiques.

Cet homme habile, frivole et vain, laissa la mémoire d'un magicien et d'un thaumaturge. À l'époque des grandes disputes religieuses, alors que chrétiens et païens opposaient les miracles aux miracles, les pères de l'Église ne nomment l'auteur de la Métamorphose qu'avec une haine mêlée d'effroi. Déjà Lactance, au milieu du IIIe siècle, s'écrie que les miracles d'Apulée se dressent en foule. Saint Jérôme place ce magicien auprès d'Apollonius de Tyane. Saint Augustin, qui le confond, peu s'en faut, nous l'avons vu, avec le héros du conte, déplore qu'un tel homme soit parfois opposé et même préféré au Christ. Pendant ce temps les adorateurs des dieux qui s'en allaient vénéraient le rhéteur de Madaura comme un de leurs derniers sages. Il était naturel qu'ils s'attachassent au philosophe qui s'était épris de tous les symboles et avait été admis à toutes les initiations. La statue d'Apulée s'élevait à Constantinople, dans le Zeuxippe, et l'Anthologie désigne en ces termes celui dont elle garde l'image: «Apulée, au regard méditatif, célèbre les silencieuses orgies de la Muse latine, lui que la Sirène ausonienne a rempli, comme son initié, d'une ineffable sagesse.» Nous avons peine à reconnaître dans ce distique l'auteur de ce petit roman magique et fort libre que je m'accuse de goûter en mes jours de déraison. Et M. Paul Monceaux nous contente mieux, quand, prenant la louange sur un ton moins haut, il nous montre cet extraordinaire Apulée sous les traits d'un habile rhéteur, beau «d'une insolente beauté méridionale», et même un peu commun, glorieux, éloquent, habile à saisir son public, trompeur se trompant soi-même par une suprême habileté, faisant tout croire et croyant tout.

Pourtant, il y a çà et là, ce me semble, dans les ouvrages qui nous restent de lui, quelques pages empreintes d'une gravité vraiment philosophique et où l'on croit entendre comme un dernier écho de cette sagesse grecque, que rien au monde n'a surpassé. Il y a bien longtemps que je n'ai relu le petit traité du Démon de Socrate. J'en ai conservé un souvenir agréable. Vous savez qu'Apulée croyait aux démons. Les démons, disait-il, habite des régions aériennes jusqu'au premier cercle de la Lune, où commence l'éther.

Ce sont là des rêveries permises. Les hommes seraient bien malheureux si on les empêchait de rêver à l'inconnaissable. Mais ce qui m'a le plus touché jadis, en lisant ce traité du Démon de Socrate, c'est une définition de l'homme qui s'y rencontre et que j'ai copiée. Je la trouve à point dans mes vieux papiers, ce qui est une espèce de miracle, car je n'ai point de dossiers et n'en aurai de ma vie, tant le papier barbouillé m'inspire d'horreur et d'ennui. Voici comment Apulée définit la condition des hommes:

«Les hommes, agissant par la raison, puissants par la parole, ont une âme immortelle, des organes périssables, un esprit léger et inquiet, un corps brut et infirme, des moeurs dissemblables, des erreurs communes, une audace opiniâtre, une espérance obstinée, de vains labeurs, une fortune inconstante; mortels à les prendre isolément, immortels par la reproduction de la race, emportés tour à tour par la suite des générations, leur temps est rapide, leur sagesse tardive, leur mort prompte. Dans leur vie gémissante ils habitent la terre.»

Ne sent-on pas là une mâle tristesse qui rappelle le premier aphorisme d'Hippocrate?

Et puis ce petit roman même, dont je n'admirais tout à l'heure que l'absurdité pittoresque et le merveilleux expressif, n'est-il pas philosophique à sa façon et jusque dans ses licences? Apulée ne serait-il pas, dans sa Métamorphose, l'ingénieux interprète dès dogmes palingénésiques; n'exposerait-il pas, sous une forme légère, la doctrine des épreuves et des expiations à travers des existences successives et même la transformation de Lucius ne serait-elle pas l'expression sensible des travaux de la vie humaine, des changements qui sans cesse modifient les éléments complexes de ce moi qui tend sans cesse à se connaître plutôt qu'il ne se connaît? Y aurait-il une sagesse cachée dans ce livre qui étale une folie si divertissante? Que sais-je?

M. OCTAVE FEUILLET