LE DIVORCE DE JULIETTE[34]
[Note 34: Le Divorce de Juliette,—Charybde et Scylla,—le Curé de
Bouron. Calmann Lévy, éditeur. 1 vol. in-18.]
C'est là un petit volume que M. Octave Feuillet, plongé dans un deuil encore récent et qu'il ne quittera jamais, s'est laissé arracher par son éditeur.
Le Divorce de Juliette, comédie en trois actes et quatre tableaux, a beaucoup plu quand la Revue des Deux Mondes la donna. Réussirait-elle aussi bien sur la scène? D'excellents juges ont décidé qu'oui. Ils savent ces choses-là infiniment mieux que moi. Je ne suis pas pour les contredire. Mais, ayant un goût particulier pour le spectacle dans un fauteuil, je me tiens satisfait de la représentation à laquelle j'ai assisté les pieds au feu. Je me flatte d'avoir vu une Juliette assez jolie, bien qu'un peu maigre, comme il convient à sa jeunesse: elle n'a que vingt-deux ans. Juliette veut divorcer, et ce n'est pas sans raison. Si M. d'Épinoy l'a épousée, ç'a été, non pas parce qu'elle est charmante, mais uniquement pour aimer avec plus de sécurité la belle princesse de Chagres. Le prince avait des soupçons et il était homme à tuer M. d'Épinoy comme il avait précédemment tué, à Florence, ce pauvre diable de Borgo-Forte. M. d'Épinoy se maria pour détourner les soupçons du prince.
C'est la princesse qui avait eu cette excellente idée. M. d'Épinoy, une fois marié, le prince n'eut plus de soupçons et la princesse put aimer M. d'Épinoy avec une parfaite tranquillité. Mais on ne s'avise pas de tout. La princesse n'avait pas prévu que M. d'Épinoy pouvait aimer sa femme; c'est pourtant ce qui arrive, ou peu s'en faut, quand tout à coup Juliette découvre la liaison de son mari avec madame de Chagres et apprend qu'elle n'a été épousée elle-même que pour distraire l'attention du terrible prince qui, sans cette diversion, eût immanquablement tué M. d'Épinoy comme un autre Borgo-Forte, ce qui lui eût été sensible, car sa mort eût compromis la princesse. Le coup est rude, la pauvre petite femme aime son mari de tout son coeur. Mais elle est courageuse: elle a pris son parti. Elle divorcera. Elle y est bien résolue… Ah! c'est là que M. Octave Feuillet vous attend. Non, elle ne divorcera pas. Et tout s'arrangera. Elle aime: elle pardonne. L'amour a des trésors infinis de clémence. Et puis Roger, au fond, n'est pas aussi noir qu'il en avait l'air. Il est plus faible que méchant. Il était entre deux femmes, et c'est une situation dont il est difficile de se tirer avantageusement. Voyez tous les amoureux de Racine, Pyrrhus, Bajazet, Hippolyte, également pris entre deux amours qu'ils ont inspirés: leur position est très délicate, parfois même un peu ridicule, et ils passent de durs moments. M. d'Épinoy est moins innocent qu'Hippolyte et moins excusable que Pyrrhus, mais enfin il n'aime plus la princesse de Chagres et il aime Juliette, qui pardonne. Ce n'est pas là une conversion, car, comme me le confiait l'autre jour un très aimable vieillard, ce sont toujours les mêmes qui sont amoureux. Mais, quand ce serait une conversion, je ne la reprocherais pas à M. Octave Feuillet. L'auteur de M. de Camors aime à couronner par l'expiation ou le repentir ces fautes du coeur qu'il excelle à décrire. Quand bien même on sentirait là un peu trop l'artifice poétique et l'arrangement moral, je ne m'en plaindrais pas. Il m'est fort agréable, au contraire, que ces aventures profanes finissent, comme les récits des pieux légendaires, par le triomphe définitif du bien.
Ce n'est pas une idée médiocrement philosophique, certes, que celle de la rédemption finale des créatures. Et les dénouements heureux, les conclusions morales de M. Octave Feuillet sont irréprochables au point de vue symbolique. Le Divorce de Juliette n'est qu'une élégante esquisse, mais on y retrouve la main du maître. Je ne parle pas aujourd'hui de Charybde et Scylla, qui est imprimé à la suite: ce proverbe renferme en quatre scènes une spirituelle satire de nos lycées de filles et de l'enseignement supérieur qu'on y donne aux petites demoiselles. La question est intéressante; nous y viendrons quelque jour.
Ce que j'avais à coeur de dire dès à présent, ce que je veux dire bien haut, c'est mon admiration pour l'art achevé avec lequel M. Octave Feuillet compose ses romans. Ils ont la forme parfaite: ce sont des statues de Praxitèle. L'idée s'y répand comme la vie dans un corps harmonieux. Ils ont la proportion, ils ont la mesure, et cela est digne de tous les éloges.
On a voulu faire mieux depuis et l'on a fait des monstres. On est tombé dans la barbarie. On a dit: «Il faut être humain.» Mais qu'y a-t-il de plus humain, je vous prie, que la mesure et l'harmonie? Être vraiment humain, c'est composer; lier, déduire les idées; c'est avoir l'esprit de suite. Être vraiment, humain, c'est dégager les pensées sous les formes, qui n'en sont que les symboles; c'est pénétrer dans les âmes et saisir l'esprit des choses.
C'est pourquoi M. Octave Feuillet est plus humain dans son élégante symétrie et dans son idéalisme passionnel, que tous les naturalistes qui étalent indéfiniment devant nous les travaux de la vie organique sans en concevoir la signification. L'idéal c'est tout l'homme. Le Divorce de Juliette m'a fourni une occasion de rendre hommage au talent accompli de M. Octave Feuillet.
Ce qui me charme profondément dans l'oeuvre du maître, c'est ce bel équilibre, ce plan sage, cette heureuse ordonnance où je retrouve le génie français contre lequel on commet de toutes parts tant et de si monstrueux attentats.