Ce jour-là, je goûtai non sans infiniment de plaisir le tour imprévu de l'esprit de M. Ernest Prarond. Avec quelle subtilité son intelligence pénétrait les choses, et comme il savait rendre original même le patriotisme! Sa conversation avait l'éclat brisé de l'éclair. Depuis—car il y a de cela dix-huit ans qui se sont écoulés comme un jour—M. Prarond, retiré sous quelque vieux toit d'Abbeville, a poursuivi paisiblement ses sorcelleries de poète érudit et fait paraître d'innombrables ombres dans son miroir magique. Il est de la race de Faust et veut voir Hélène. Mais le diable n'a pas de pouvoir sur lui.
En fils pieux d'Abbeville, il s'est voué, dans ces dernières années, à l'illustration d'un vieux poème latin que publia en 1516, un autre fils d'Abbeville, Valerand de la Varanne, docteur en théologie de la Faculté de Paris, De gestis Joannæ virginis, francæ egregiæ bellatricis. Ce poème, composé sur les gestes de Jeanne d'Arc, par un clerc qui avait pu voir dans sa jeunesse des vieillards contemporains de la Pucelle, méritait d'être tiré de l'oubli et l'oeuvre est angélique que de nous en donner une édition lisible, correcte, surtout aimable. C'est ce qu'a fait, en Abbeville, M. Prarond, scoliaste d'une espèce singulière. Les gloses, sous sa plume, se tournaient en vers et c'est en sonnets et en odes qu'il illustrait son auteur. Il y prit garde à temps, et, détachant ces enluminures des marges, du vieux texte, il en fit un petit recueil à part, qu'il appela la Voie Sacrée, ne voulant pas, par un pieux scrupule, mettre le nom de l'héroïne sur les poésies qu'elle avait inspirées. Ce respect, joint à l'assiduité du culte, a été récompensé.
La Voie Sacrée est peut être ce que Jeanne d'Arc a dicté de plus vrai à un poète. L'inspiration de M. Ernest Prarond y garde, sans doute, ce je ne sais quoi de détourné, de sinueux, de fuyant qui destine toutes ses oeuvres à l'ombre douce des productions ésotériques: rien là qui puisse devenir populaire. Mais, pour les initiés, quel charme d'y découvrir çà et là des sens profonds et des vérités rares! Quand on a vécu comme j'ai fait plusieurs années avec la Pucelle et ses compagnons, on ne peut lire les quatorze poèmes de la Voie Sacrée, sans dire à l'auteur: «Eh! quoi, mon frère, vous avez donc vu aussi cet arbre des fées où Jeanne allait avec les filles du pays, le dimanche des Fontaines, alors qu'il était beau comme un lis, au dire des laboureurs. Vous étiez donc à Poitiers, quand Jeanne y parut dans sa victorieuse innocence; dans Orléans délivré, à la joie de Patay, à Reims, à Compiègne. Hélas! vous avez donc entendu la mer battre le pied de cette tour du Crotoy où Jeanne était prisonnière des Anglais?
»Oui, vous l'avez vue aux jours exécrables, cette baie de Somme si grise et si douce, étincelante d'oiseaux, où l'écume de la mer brodait une frange au royaume des lis, et vous avez entendu la voix de la sainte se mêler à la voix de l'Océan. Oui, vous avez vu la bannière de Jeanne d'Arc et vous l'avez décrite avec la simplicité d'un témoin véridique. Je l'ai vue comme vous, que n'ai-je su le dire? Au moins je veux répéter vos paroles tout empreintes de l'esprit des vieux âges:
LA BANNIÈRE
Tours—Orléans
Jeanne, en avril, commande au peintre sa bannière:
Je veux un tissu blanc, peint de telle manière
Que dans un champ de lys Messire notre Dieu,
Sur le trône du monde, y paraisse au milieu
D'anges agenouillés. Je veux qu'on puisse lire
Sur les côtés: Jésus, Marie. Il faut élire
Une étoffe légère et qui, se déployant,
Déroule bien ces noms, les fleurs, Dieu tout-voyant,
Et les anges. Frangez l'orle avec de la soie,
Afin de faire honneur à l'ordre qui m'envoie,
Et vous-même ainsi, peintre, ouvrez aux bons combats.
Mai fleurit. La Bastille est formidable. Au bas
Un gentilhomme dit, sous l'assiégé qui raille:
«Jeanne, votre étendard a touché la muraille.»
Jeanne s'écrie alors: «Tout est vôtre: y entrez!»
Et le flot des Français passe aux murs éventrés.
Voilà de quelle étrange et gracieuse façon M. Ernest Prarond commentait le vieux poème de Valerand de la Varanne. Mais, comme je l'ai dit, il publia à part sa glose poétique. Le texte latin, accompagné de notes et suivi d'une analyse, s'imprimait cependant, et le voici publié aujourd'hui. Remercions-en M. Prarond. Ce docteur en théologie de la Faculté de Paris, qui célébra en trois mille hexamètres celle qu'il nomme Darcia progenies et barricea dux était grand latiniste, mais il était bon Français.
Il célébra par des poèmes la victoire de Fornoue et la prise de Gênes. C'est en lisant le procès de Jeanne d'Arc, que l'idée lui vint de composer une épopée des gestes de la Pucelle. Il dit dans une des épîtres dédicatoires qui accompagnent son poème: «S'il plaît à quelqu'un de connaître plus à fond cette histoire, qu'il demande à l'abbaye de Saint-Victor le livre qui m'a été prêté pendant quelques jours.» Et l'on sait que ce livre était une copie des deux procès. C'est là la source véritable de cette merveilleuse histoire. Aussi le bon Valerand se fait-il généralement une idée assez juste de son héroïne. Il n'est pas trop extravagant et, à cela près qu'il veut toujours étaler sa science et son génie, c'est un fort honnête homme. Il faut lui pardonner son invocation à Apollon, aux Muses et à Pan, et souffrir qu'il mette les noms de Phébus et de Nérée dans la bouche des anges du paradis. Il faut surtout ne point s'étonner s'il compare sans cesse Jeanne à Camille et à Penthésilée. Christine de Pisan et Gerson l'avaient fait avant lui. Les beaux esprits du XVe siècle étaient beaucoup plus entêtés de la Grèce et de Rome qu'on ne s'imagine. N'avez-vous pas vu à Pierrefonds la cheminée des neuf preuses que Viollet-le-Duc a restituée d'après des monuments de l'époque? Penthésilée, la main sur son écu, y figure avec une héroïque élégance. En 1429, un clerc français habitait Rome et y rédigeait une chronique. À la nouvelle de la délivrance d'Orléans, il mit par écrit les exploits de la Pucelle et conclut que les hauts faits de la jeune fille paraîtraient d'autant plus admirables qu'on les mettrait en comparaison avec ceux des héroïnes sacrées ou profanes: Déborah, Judith, Esther, Penthésilée. «Notre Pucelle, dit-il, les surpasse toutes.» Il n'en est pas moins vrai que Valerand manque de naïveté, qu'il imite beaucoup trop Ovide et Stace, et qu'enfin il est parfaitement ridicule quand il fait dire à Jeanne d'Arc qu'elle n'est pas venue des rochers scytiques, qu'elle n'a habité ni Ortygie, ni les champs du Phase.