—Il ressemble à Brasseur, dis-je assez platement, pour m'excuser.
—Oui, me répondit le poète, et Brasseur fait rire. Mais celui-là n'est pas laid pour rire. C'est pourquoi je ne ris pas.
Cette rencontre avait donné à mon compagnon une sorte de malaise. M. de Maupassant, qui est aussi un poète, ne souffre-t-il point de voir les hommes tels que ses yeux et son cerveau les lui montrent, si laids, si méchants et si lâches, bornés dans leurs joies, dans leurs douleurs et jusque dans leurs crimes, par une irrémédiable misère? Je ne sais. Je sais seulement qu'il est pratique, qu'il ne baye point aux nuées, et qu'il n'est pas homme à chercher des remèdes pour des maux incurables.
J'inclinerais à croire que sa philosophie est contenue tout entière dans cette chanson si sage que les nourrices chantent à leurs nourrissons et qui résume à merveille tout ce que nous savons de la destinée des hommes sur la terre:
Les petites marionnettes
Font, font, font,
Trois petits tours
Et puis s'en vont.
LE JOURNAL DE BENJAMIN CONSTANT
Revue internationale, année 1886-1887.
J'avais l'honneur de causer hier avec un homme politique fort attaché au parti républicain modéré, qu'il honore par sa correction et sa mélancolie. Il me parla de Benjamin Constant comme d'un père, avec respect et vénération. On eût dit, à l'entendre, un sage, un Solon, presque un Lycurgue. Il ne m'appartenait pas d'en disputer avec un tel interlocuteur. D'ailleurs, on ne peut nier l'autorité de Benjamin Constant en matière de droit constitutionnel. Mais j'étais tenté de sourire intérieurement en songeant à la source de ces idées politiques dont la sagesse et la gravité imposent, et en me représentant les faiblesses du Solon de 1828.
Né à Lausanne, d'une famille originaire de l'Artois, Benjamin Constant mêlait dans ses veines le sang des capitaines huguenots à celui des pasteurs qui chantaient des psaumes aux soldats du Seigneur, dans les batailles. Sa mère, douce et maladive, mourut en lui donnant la vie. Son père, d'un caractère ironique et timide, ne lui inspira jamais de confiance. Il fut soumis jusqu'à l'âge de quatorze ans à une éducation sévère qui desséchait son coeur en exaltant son amour-propre. Il passa deux années de son adolescence dans une université d'Allemagne, livré à lui-même, au milieu de succès qui lui faisaient tourner la tête. Il confesse y avoir fait d'énormes sottises. De seize à dix-huit ans, il étudia à Édimbourg. Puis il vint à Paris.
À dix-huit ans, ambitieux, joueur et amoureux, il nourrissait les trois flammes qui devaient dévorer lentement et misérablement sa vie. Ce fut à Coppet, le 19 septembre 1794, qu'il vit pour la première fois madame de Stal. On sait que cette rencontre décida de sa destinée et le jeta dans la politique à la suite de cette femme illustre. Il se fit connaître par plusieurs écrits et fut appelé au Tribunat après le 18 brumaire; mais son opposition à la tribune et dans le salon de madame de Staël le fit bientôt éliminer et exiler. C'est alors qu'il se rendit à Weimar, où la grande-duchesse lui fit le meilleur accueil.