—En vérité, monseigneur, si vous eussiez connu mon bon chien, à qui Dieu pardonne, comme j'ai fait, vous ne seriez pas tant ébahi de la sépulture que je lui ai ordonnée.
Et lors commença à dire baume de son chien:
—Ainsi pareillement s'il fut bien sage en son vivant, encore le fut-il plus à sa mort: car il fit un très beau testament, et pour ce qu'il savait votre nécessité et indigence, il vous ordonna cinquante écus d'or que je vous apporte.
L'évêque, ajoute le conteur, approuva ensemble le testament et la sépulture. Ces conteurs-là et surtout ceux qui les suivent, je ne les appelle pas pour confesser leur défaite, mais pour former un aimable et glorieux cortège aux derniers venus.
Au seizième siècle, la nouvelle fleurit, grimpe et s'épanouit dans tout le champ des lettres; elle emplit des recueils multiples; elle se glisse dans les plus doctes ouvrages entre des dissertations savantes et même un peu pédantes.
Béroald de Verville, Guillaume Boucher, Henri Estienne, Noël du Fail, le plus varié et le plus riche des «novellistes» d'alors, content à l'envi. La reine de Navarre fait de son Heptaméron le recueil «de tous les mauvais tours que les femmes ont joués aux pauvres hommes». Je ne parle ni de Rabelais ni de Montaigne. Pourtant ils ont conté tous deux, et mieux que personne. Au dix-septième siècle, la nouvelle s'habille à l'espagnole, porte la cape et l'épée, et devient tragi-comique. Le malheureux Scarron en fit voir plusieurs ainsi équipées. Il en est chez lui deux entre autres, les Hypocrites et le Châtiment de l'avarice, dans lesquelles Molière trouva quelques traits qui ne déparent ni son Avare ni son Tartufe. Le grand homme fit au cul-de-jatte en le pillant beaucoup d'honneur. Encore l'avare espagnol de la nouvelle a-t-il un air picaresque assez plaisant: «Jamais bout de chandelle ne s'allumait dans sa chambre s'il ne l'avait volé; et, pour le bien ménager, il commençait à se déshabiller dans la rue, dès le lieu où il avait pris la lumière, et, en entrant dans sa chambre, il l'éteignait et se mettait au lit. Mais, trouvant encore qu'on se couchait à moins de frais, son esprit inventif lui fit faire un trou dans la muraille, qui séparait sa chambre de celle d'un voisin, qui n'avait pas plutôt allumé sa chandelle que Marcos (c'est le nom de l'avare) ouvrait son trou et recevait par là assez de lumière pour ce qu'il avait à faire. Ne pouvant se dispenser de porter une épée, à cause de sa noblesse, il la portait un jour à droite, et l'autre à gauche, afin qu'elle usât ses chausses en symétrie.» Je conviens avec Racine que ce Scarron écrit comme un fiacre. Mais il sait peindre. Voici, par exemple, un trait bien jeté: Notre avare est amoureux. Il rentre au logis fort troublé, mais encore attentif à ne rien perdre. «Il tire de sa poche un bout de bougie, le pique au bout de son épée et, l'ayant allumé à une lampe qui brûlait devant le crucifix public d'une place voisine, non sans faire une oraison jaculatoire pour la réussite de son mariage, il ouvre avec un passe-partout la porte de la maison où il couchait, et se va mettre dans son méchant lit, plutôt pour songer à son amour que pour dormir.» Voilà, ce me semble, un bon motif pour un dessin à la plume de M. Henri Pille. Je ne veux m'attarder ni aux Caquets de l'accouchée, ni aux histoires de laquais de Charles Sorel, ni aux récits bourgeois de Furetière, ni aux contes de fées. Quant au dix-huitième siècle, c'est l'âge d'or du conte. La plume court et rit dans les doigts d'Antoine Hamilton, dans ceux de l'abbé de Voisenon, dans ceux de Diderot, dans ceux de Voltaire. Candide est bâclé en trois jours pour l'immortalité. Alors tout le monde conte avec esprit et philosophie. Avez-vous lu les historiettes de Caylus et connaissez-vous Galichet? Galichet était un sorcier. «C'est lui qui fit passer pour l'âme d'un jacobin une grande fille habillée de blanc, qui venait toutes les nuits voir le père procureur. C'est lui qui fit pleuvoir des chauves-souris sur le couvent des religieuses de Montereau, le jour que les mousquetaires y arrivèrent. C'est lui qui fit paraître tout les soirs un lapin blanc dans la chambre de madame l'abbesse…» Mais je crois que Galichet me fait dire des sottises. Oh! les aimables gens, et comme ils étaient intelligents et gais! Oui, gais. Et savez-vous comment s'appelle la gaieté des gens qui pensent? Elle s'appelle le courage de l'esprit. C'est pourquoi j'estime infiniment ces marquis et ces philosophes qui découvraient en souriant le néant des choses, et qui écrivaient des contes sur le mal universel. Le chevalier de Boufflers, hussard et poète, a fait pour sa part un petit conte qui est si gracieux, si philosophique, si grave et si léger, si impertinent à la fois et si indulgent, qu'on ne peut l'achever sans un sourire mouillé d'une larme. C'est Aline reine de Golconde. Aline était bergère; elle perdit un jour son pot au lait et son innocence, et se jeta dans les plaisirs. Mais elle devint sage quand elle fut vieille. Alors elle trouva le bonheur. «Le bonheur, dit-elle, c'est le plaisir fixé. Le plaisir ressemble à la goutte d'eau; le bonheur est pareil au diamant.» Nous voici au dix-neuvième siècle; vous désignez avec moi Stendhal, Charles Nodier, Balzac, Gérard de Nerval, Mérimée et tant d'autres dont les noms se pressent si fort, que je n'ai pas même le temps de les écrire.
Parmi ceux-là les uns ont la douceur, les autres la force. Aucun la gaieté. La révolution française a guillotiné les grâces légères, elle a proscrit le sourire facile. La littérature ne rit plus depuis près d'un siècle.
Nous avons fait à M. Guy de Maupassant un assez beau cortège de conteurs anciens et modernes. Et c'était justice.
M. de Maupassant est certainement un des plus francs conteurs de ce pays, où l'on fit tant de contes, et de si bons. Sa langue forte, simple, naturelle, a un goût de terroir qui nous la fait aimer chèrement. Il possède les trois grandes qualités de l'écrivain français, d'abord la clarté, puis encore la clarté et enfin la clarté. Il a l'esprit de mesure et d'ordre qui est celui de notre race. Il écrit comme vit un bon propriétaire normand, avec économie et joie. Madré, matois, bon enfant, assez gabeur, un peu faraud, n'ayant honte que de sa large bonté native, attentif à cacher ce qu'il y a d'exquis dans son âme, plein de ferme et haute raison, point rêveur, peu curieux des choses d'outre-tombe, ne croyant qu'à ce qu'il voit, ne comptant que sur ce qu'il touche, il est de chez nous, celui-là; c'est un pays! De là l'amitié qu'il inspire à tout ce qui sait lire en France. Et, malgré ce goût normand, en dépit de cette fleur de sarrasin qu'on respire par toute son oeuvre, il est plus varié dans ses types, plus riche dans ses sujets qu'aucun autre conteur de ce temps. On ne trouve guère d'imbéciles ni de coquins qui ne soient bons pour lui et qu'il ne mette en passant dans son sac. Il est le grand peintre de la grimace humaine. Il peint sans haine et sans amour, sans colère et sans pitié, les paysans avares, les matelots ivres, les filles perdues, les petits employés abêtis par le bureau et tous les humbles en qui l'humilité est sans beauté comme sans vertu. Tous ces grotesques et tous ces malheureux, il nous les montre si distinctement, que nous croyons les voir devant nos yeux et que nous les trouvons plus réels que la réalité même. Il les fait vivre, mais il ne les juge pas. Nous ne savons point ce qu'il pense de ces drôles, de ces coquins, de ces polissons qu'il a créés et qui nous hantent. C'est un habile artiste qui sait qu'il a tout fait quand il a donné la vie. Son indifférence est égale à celle de la nature: elle m'étonne, elle m'irrite. Je voudrais savoir ce que croit et sent en dedans de lui cet homme impitoyable, robuste et bon. Aime-t-il les imbéciles pour leur bêtise? Aime-t-il le mal pour sa laideur? Est-il gai? Est-il triste? S'amuse-t-il lui-même en nous amusant? Que croit-il de l'homme? Que pense-t-il de la vie? Que pense-t-il des chastes douleurs de mademoiselle Perle, de l'amour ridicule et mortel de miss Harriett et des larmes que la fille Rosa répandit dans l'église de Virville, au souvenir de sa première communion? Peut-être, se dit-il, qu'après tout la vie est bonne? Du moins se montre-t-il çà et là très content de la façon dont on la donne. Peut-être se dit-il que le monde est bien fait, puisqu'il est plein d'êtres mal faits et malfaisants dont on fait des contes. Ce serait, à tout prendre, une bonne philosophie pour un conteur. Toutefois, on est libre de penser, au contraire, que M. de Maupassant est en secret triste et miséricordieux, navré d'une pitié profonde, et qu'il pleure intérieurement les misères qu'il nous étale avec une tranquillité superbe.
Il est unique, vous le savez, pour peindre les villageois tels que la malédiction d'Adam les a faits et défaits. Il nous en montre un, entre autres, dans une admirable nouvelle, un tout en nez, sans joues, l'oeil rond, fixe, inquiet et sauvage, la tête d'un pauvre coq sous un antique chapeau de forme haute à poil roussi et hérissé. Enfin le paysan que nous voyons tous et que nous sommes étonnés de voir près de nous, tant il nous semble différent de nous. Il y a quinze ans environ, un jour d'été, nous nous promenions, M. François Coppée et moi, sur une petite plage normande à demi déserte, sauvage, triste, où le chardon bleu des grèves séchait dans le sable. Au milieu de notre promenade, nous rencontrâmes un homme du pays, cagneux, tordu, disloqué, pourtant robuste, avec un cou pelé de vautour et un regard rond d'oiseau. En marchant, il faisait à chaque pas une grimace énorme et qui n'exprimait absolument rien. Je ne pus m'empêcher de rire; mais, ayant interrogé d'un coup d'oeil mon compagnon, je lus sur son visage une telle expression de pitié, que j'eus honte de ma gaieté si peu partagée.