C'est, en 1885, l'ambition de mademoiselle Catherine Duval. Son père, nous l'avons dit, est un gros marchand de papier du Marais. Elle veut être une grande dame. Voilà pourquoi elle rêve; elle l'avoue ingénument. «Un seul désir m'agite, dit-elle, une seule ambition me saisit et me possède tout entière… Moi aussi, être, un jour, une de ces femmes sur lesquelles Paris a sans cesse les yeux fixés! Et moi aussi, au lendemain d'un grand bal, délicieusement lasse, entendant encore à mon oreille le bourdonnement de déclarations aimables et tendres, sentant encore sur mes épaules la caresse et la flamme de mille regards admirateurs, moi aussi, lire dans le Carnet d'une mondaine ou dans les Notes d'une Parisienne que la plus jolie à ce bal, et la plus fêtée, et la plus entourée, et la mieux attifée, et la plus jalousée, c'était moi, moi, moi, Catherine Duval, métamorphosée en marquise ou en comtesse de je ne sais quoi.» (Princesse.) La vie moderne laisse une grande marge au désir. Elle permet à Jeanne Avril et à Catherine Duval de vastes espérances; elle leur apporte des «peut-être» nouveaux. Elle excite les ambitions en multipliant les chances. Elle est une loterie. C'est par là qu'elle énerve et déprave. C'est ainsi qu'elle fait les névrosées, les détraquées, les morphinomanes.

Pourtant, je ne suis pas bien sûr encore que ce soit là un infaillible signe des temps. Et je reviens à mes premiers doutes. Ce n'est que sage. La vérité est que la nature est toujours plus diverse que nous ne le soupçonnons. Il y a encore aujourd'hui des filles simples qui pensent fortement et ne rêvent guère. Il y eut de tout temps des névrosées. Seulement, on leur donnait un autre nom et on y prenait moins garde. Si les moeurs changent, il y a dans la femme un naturel qui ne change guère. Elle est toujours la même et toujours diverse. On ne peut pas plus la caractériser que la vie elle-même, dont elle est la source.

M. GUY DE MAUPASSANT ET LES CONTEURS FRANÇAIS

Oui, je les appellerai tous! Diseurs de fabliaux, de lais et de moralités, faiseurs de soties, de diableries et de joyeux devis, jongleurs et vieux conteurs gaulois je les appellerai et les défierai tous! Qu'ils viennent et qu'ils confessent que leur gaie science ne vaut pas l'art savant et délié de nos conteurs modernes! Qu'ils s'avouent vaincus par les Alphonse Daudet, les Paul Arène et les Guy de Maupassant! J'appellerai d'abord les ménestrels qui, du temps de la reine Blanche, allaient de château en château, disant leur lai, comme les grues dont parle Dante dans le sixième chant de son Enfer. Ceux-là contaient en vers; mais leurs vers avaient moins de grâce que la prose de notre Jean des Vignes. La mesure et la rime n'étaient pour eux qu'un aide-mémoire et un guide-âne. Ils employaient l'une et l'autre pour retenir facilement et réciter sans peine leurs petites histoires. Le vers, étant utile, pouvait alors se passer d'être beau. Au XIIIe siècle, l'un récitait la Housse coupée en deux, où l'on voit un seigneur qui chasse de la maison son vieux père infirme et pauvre, et qui le rappelle ensuite, de peur d'éprouver de la part de son fils un semblable traitement. L'autre disait comment le changeur Guillaume eut non seulement cent livres du moine qui pensait «decevoir» sa femme, mais encore un cochon par-dessus le marché.

En ce temps, chez les conteurs, la forme était rude et le fond à l'avenant. Çà et là toutefois naissaient quelques jolis lais, comme celui de l'oiselet, dans lequel on entend un rossignol donner à un vilain les préceptes d'une pure sagesse, ou comme le Graélent de Marie de France. Encore ce Graélent est-il mieux fait pour nous surprendre que pour nous plaire. Je vous en fais juge:

«Il y avait, dit la poétesse Marie de France, il y avait proche la ville une épaisse forêt traversée par une rivière. Le chevalier Graélent y alla pensif et dolent. Après avoir erré quelque temps sous la futaie, il vit dans un buisson une biche blanche fuir à son approche. Il la poursuivit sans penser l'atteindre, et il parvint ainsi à une clairière où coulait une fontaine limpide. Dans cette fontaine s'ébattait une demoiselle toute nue. En la voyant svelte, riante, gracieuse et blanche, Graélent oublia la biche.»

La bonne Marie conte la suite avec un naturel parfait: Graélent trouve la demoiselle à son gré et «la prie d'amour». Mais, voyant bientôt que ses prières sont vaines, «il l'entraîne de force au fond du bois, fait d'elle ce qui lui plaît et la supplie très doucement de ne point se fâcher, en lui promettant de l'aimer loyalement et de ne la quitter jamais. La demoiselle vit bien qu'il était bon chevalier, courtois et sage.—«Graélent, dit-elle, quoique vous m'ayez surprise, je ne vous en aimerai pas moins; mais je vous défends de dire une parole qui puisse découvrir nos amours. Je vous donnerai beaucoup d'argent et de belles étoffes. Vous êtes loyal, vaillant et beau.» La poétesse Marie ajoute que dès lors Graélent vécut en grande joie. C'était un bel ami.

Vraiment, les conteurs du XIIIe siècle disent les choses avec une incomparable simplicité. J'en trouve un exemple dans la célèbre histoire d'Amis et Amiles.

«Arderay jura qu'Amiles avait déshonoré la fille du roi; Amis jura qu'Arderay en avait menti. Ils se lancèrent l'un contre l'autre et se battirent depuis l'heure de tirce jusqu'à none. Arderay fut vaincu et Amis lui coupa la tête. Le roi était en même temps triste d'avoir perdu Arderay et joyeux de voir sa fille lavée de tout reproche. Il la donne en mariage à Amis, avec une grande somme d'or et d'argent. Amis devint lépreux par la volonté de Notre-Seigneur. Sa femme, qui se nommait Obias, le détestait. Elle avait essayé plusieurs fois de l'étrangler…»

Voilà un narrateur qui ne s'étonne de rien! C'est à compter du quinzième siècle que nous rencontrons, non plus des chanteurs ambulants, mais de vrais écrivains, capables de faire un bon récit. Tel est l'auteur du Petit Jehan de Saintré. Il n'aimait pas les moines; c'est une disposition commune à tous les vieux conteurs; mais il savait dire. Tels sont les gentilshommes du dauphin Louis, qui composèrent à Genappe en Brabant, de 1456 à 1461, le recueil connu sous le titres des Cent Nouvelles nouvelles du roi Louis XI. L'invention en semble un peu maigre; mais le style en est vif, sobre, nerveux. C'est du bon vieux français. Ces contes ne manquent pas d'esprit; ils sont courts et il y en a bien dix au cent qui font sourire encore aujourd'hui. Ne trouvez-vous point fort agréable, par exemple, l'histoire de ce bon curé de village qui aimait tendrement son chien? La pauvre bête étant morte, le bonhomme, sans penser à mal, la mit en terre sainte, dans le cimetière où les chrétiens du lieu attendaient en paix le jugement dernier et la résurrection de la chair. Par malheur, l'évêque en eut vent. C'était un homme avare et dur. Il manda l'ensevelisseur et lui fit de grands reproches. Il l'allait mettre en prison, quand l'autre «parla de bref» ainsi qu'il suit: