Tout cela est bien loin de nous. Si l'on compare l'Abbaye-aux-Bois, la Présentation, Penthémont, les dames Sainte-Marie, enfin les couvents où s'élevaient les filles nobles il y a cent ans, aux couvents qui reçoivent aujourd'hui les petites demoiselles riches, on est frappé du changement des moeurs. Certaines choses se sont perdues dans ce grand changement, qui peuvent être regrettées. On enseignait aux héritières des premières maisons de France les soins domestiques. On les employait tour à tour à la lingerie, à la bibliothèque, au réfectoire, à la cuisine et à l'infirmerie. Elles apprenaient à serrer le linge, à balayer les chambres, à servir à table, à faire la cuisine: Mademoiselle de Vogüé y avait un talent particulier; elles apprenaient à préparer les tisanes et à allumer les lampes. Cet enseignement valait bien celui de la minéralogie et de la chronologie, dont nous tirons aujourd'hui beaucoup d'orgueil. Il instruisait les riches à ne point mépriser les pauvres; il les gardait de croire que le travail des mains avilit ceux qui s'y livrent et qu'il est noble de ne rien faire. Il leur montrait le but de la vie, qui est de servir, et non point par occasion, dans d'éclatantes rencontres, mais tous les jours, à toute heure, humblement et avec simplicité. Mesdemoiselles d'Aumont, de Damas et de Mortemart savaient qu'il n'est point humiliant de laver la vaisselle. Je doute qu'on le persuade facilement aujourd'hui à mademoiselle Catherine Duval, la fille du gros marchand de papier que vous savez (Princesse). Nous voyons fort bien les préjugés de la vieille aristocratie: ils étaient cruels, j'en conviens, et je plains de tout mon coeur la petite mademoiselle de Bourbonne qui fut contrainte d'épouser M. d'Avaux. Mais il ne faut pas prêter à la société d'autrefois ceux que nous avons et qu'elle n'avait point. Voyez le jeune baron de Thondertentronck. Ce qui le fâche, ce n'est pas que sa soeur Cunégonde lave les écuelles chez un prince de Transylvanie, c'est qu'elle épouse Candide, lequel n'est point noble. Nous avons inventé l'aristocratie des mains blanches, et maintenant les petites filles de nos gros industriels ne comprennent pas que Peau-d'Âne fît des gâteaux, puisqu'elle était fille de roi.

Madame Duval, une bourgeoise du Marais, a voulu apprendre à sa fille le ménage et la cuisine. «Les filles de la reine d'Angleterre, lui a-t-elle dit, apprennent à se servir elles-mêmes à balayer leur chambre, à savonner et à repasser.» Mais sa fille a résisté, et le papa, le gros papetier a été pour elle. (Princesse.)

Si l'on peut noter dans le journal de la princesse Massalska quelques différences de nature entre les jeunes filles de son temps et celles du nôtre, ce n'est pas toujours à l'avantage des dernières. Je me garderais bien de juger deux époques sur de trop légers indices; mais je suis tenté de reconnaître par instants dans l'âme des compagnes d'Hélène un ressort qui a fléchi depuis, une fierté, une hauteur de pensées devenues rares aujourd'hui. Chez ces enfants, déjà le caractère est ferme. Des fillettes de dix ans, de huit ans, se montrent indomptables; elles comptent pour rien les châtiments, s'ils les font souffrir sans les humilier. Les révoltes ont, parmi elles, une force et une durée dont s'étonneraient aujourd'hui les religieuses du Sacré-Coeur ou des Oiseaux.

À douze ans, mademoiselle de Choiseul, apprenant tout à coup l'indignité de sa mère, impose le silence et le respect à ses compagnes par la généreuse fermeté de son attitude. À huit ans, mademoiselle de Montmorency est menacée pour quelque faute par mademoiselle de Richelieu, alors abbesse, qui lui dit en colère: «Quand je vous vois comme cela, je vous tuerais» Elle répond: «Ce ne serait pas la première fois que les Richelieu auraient été les bourreaux des Montmorency.» À quinze ans, elle meurt comme une dame de Port-Royal. Ses os étaient cariés, son bras gangrené. «Voilà que je commence à mourir,» dit-elle. Elle demanda pardon à ses gens, qu'elle fit assembler, et reçut les sacrements… Quelques moments plus tard, elle tint à sa soeur ces graves propos: «Dites à toutes mes compagnes de l'Abbaye-aux-Bois que je leur donne un grand exemple du néant des choses humaines; il ne me manquait rien pour être heureuse selon le monde, et pourtant la mort vient m'arracher à tout ce qui m'était destiné…» Elle fit un effort pour tousser et expira[3].

Ces filles des plus illustres maisons de France se distinguent par la fierté et par le courage. Leurs maîtresses, qui sont pour la plupart du même sang qu'elles, développent ces vertus préférablement aux autres. Elles haïssent la délation d'une haine qui, dit-on, s'est affaiblie depuis dans les couvents. Quand mademoiselle de Lévis se fait un mérite de n'avoir point été de la dernière révolte, mademoiselle de Rochechouart, sa maîtresse, lui en fait un compliment ironique. Ces femmes bien nées ont surtout l'horreur de la bassesse, très coulantes au reste sur la grammaire et même sur le catéchisme. Elles ne peuvent souffrir les momeries. On annonce à l'une d'elles, avec de grands cris, que ces demoiselles ont mis de l'encre dans le bénitier, que les religieuses s'en sont barbouillées à matines, et que le trait est noir. Elle répond tranquillement qu'il est noir en effet, à cause de l'encre.

Si les compagnes de la princesse Massalska sont plus fières, en général, que les filles de nos bourgeois, elles sont plus violentes aussi et plus brutales. Elles se frappent entre elles avec une violence extrême. Hélène, qu'on accuse de rapporter, est foulée aux pieds par toutes ses compagnes. «J'en étais moulue,» dit-elle. Les maîtresses l'envoient coucher[4], sans s'inquiéter davantage. Pour je ne sais quelles sottes querelles, «quand les rouges (les grandes) rencontraient les bleues (les petites), elles les tapaient comme des plâtres». Elles étaient aussi beaucoup plus libres dans leurs paroles qu'on ne le souffrirait aujourd'hui. Leur esprit se ressentait de la vie de château qu'elles menaient et qui est, en somme, une vie rustique. Il leur échappait parfois des propos salés. Hélène raconte qu'il y avait dans la classe rouge une maîtresse qu'on ne pouvait souffrir, nommée madame de Saint-Jérôme. «Comme elle avait la peau fort noire et dom Rigoley (son confesseur) aussi, quelques-unes s'avisèrent de dire que, si on les mariait ensemble, il viendrait des taupes et des négrillons. Quoique ce fût une grande bêtise, cette plaisanterie devint si fort à mode, que l'on ne parlait que de taupes et de négrillons dans toute la classe.»

Fermeté, fierté, non sans quelque rudesse, voilà ce qui gonflait en 1780 les jeunes poitrines de celles qui bientôt devaient voir sans pâlir crouler leurs maisons et finir leur monde.

Mais, à tout prendre, de nos filles aux leurs, il n'y a à cet égard que des nuances. Un trait tout autre marque la véritable différence. Nos jeunes bourgeoises sont plus inquiètes et plus troublées que ne le furent les filles nobles d'autrefois. Il ne semble pas que celles-ci eussent beaucoup de vague dans l'âme. Nos filles parfois en ont trop. Voyez la Jeanne Avril de M. Robert de Bonnières:

«Elle avait des aspirations confuses vers de grandes choses, sans savoir lesquelles. Une impatience était en elle qui l'emportait dans des régions élevées au-dessus des sages pratiques et des soucis vulgaires.» (Jeanne Avril.)

Si nos jeunes bourgeoises rêvent beaucoup, c'est aussi que la vie leur donne beaucoup à rêver. Elles peuvent désormais, dans la confusion des vieilles classes, dans le tumulte des mondes qui se choquent, se hausser par un mariage jusqu'à des titres et des couronnes.