S'ils pouvaient donner au Taureau acéphale un peu de coeur et de cervelle, soyez sûrs qu'ils le feraient tout de suite.

M. Alexandre Dumas les croit pires qu'ils ne sont; il a pour cela deux bonnes raisons: il est dramaturge et prophète.

Le théâtre ne vit que de nos maux et, depuis Israël, les prophètes n'ont annoncé que des malheurs: leur éloquence est à ce prix.

S'il a raison de dire que l'homme est brutal et que la femme est absurde, on peut lui répondre, avec le Perdican de Musset, qu'«il y a au monde une chose sainte et sublime, c'est l'union de deux êtres si imparfaits».

LA JEUNE FILLE D'AUTREFOIS ET LA JEUNE FILLE D'AUJOURD'HUI

Histoire d'une Grande Dame au dix-huitième siècle, la princesse Hélène de Ligne, par Lucien Perey.—Princesse, par Ludovic Halévy.—Jeanne Avril, par Robert de Bonnières.

On dit communément: Ceci ou cela est un signe des temps. Et, neuf fois sur dix, la chose qu'on croyait nouvelle est en réalité vieille comme le monde. Il est même à remarquer qu'à toutes les époques, on s'est effrayé des mêmes signes. À toutes les époques, il s'est trouvé des âmes naïves et généreuses pour gémir du déclin universel des hommes et des choses, et pour annoncer la fin du siècle. Homère a dit avant M. Henry Cochin: «Les hommes d'autrefois valaient mieux que ceux d'aujourd'hui.» Quelques-uns, par une illusion contraire, proclament fortunée l'heure où ils sont nés. Ils pensent de bonne foi que le passé fut obscur et misérable, et que l'avenir sera beau, puisqu'il sortira d'eux. Et personne ne s'avise de croire qu'avant nous les choses humaines étaient mêlées de bien et de mal, qu'après nous le monde ira son train ordinaire et restera médiocre; ce qui pourtant est le plus probable. Mais nous connaissons mal notre temps et pas du tout les autres: nous les jugeons d'après nos sentiments.

Certes tout se meut et tout change. Le mouvement, c'est la vie, ou du moins c'est tout ce que nous en voyons. La figure de l'humanité ne reste pas un moment la même. Ses transformations sont continues et c'est par cela même qu'elles sont peu sensibles. Elles s'opèrent avec l'impitoyable lenteur des forces naturelles. Elles ne s'arrêtent ni ne se hâtent jamais. Les révolutions soudaines n'existent que dans notre imagination. Si nous ne sommes point tout à fait pareils à nos pères, nous leur ressemblons plus que nous ne croyons et quelquefois plus que nous ne voulons. Il est infiniment délicat de marquer les similitudes et les dissemblances par lesquelles nous nous rapprochons ou nous nous éloignons d'eux. On est tenté d'exagérer les unes ou les autres, à mesure qu'on les découvre.

Je faisais ces réflexions en lisant l'Histoire d'une Grande Dame au dix-huitième siècle, par Lucien Perey. On trouve dans ce livre le journal écrit de 1772 à 1779, à l'Abbaye-aux-Bois, par la jeune princesse Massalska, qui le commença à neuf ans et le continua jusqu'à sa quatorzième année. Disons tout de suite que M. Lucien Perey a complété, après de laborieuses recherches, la biographie de cette princesse, qui, devenue, par un premier mariage, la belle-fille de l'aimable prince de Ligne, épousa, après un divorce audacieux, le prince Jean Potocki, chambellan du roi de Pologne. On sait peut-être que ce nom de Lucien Perey est le pseudonyme d'une docte demoiselle qui exerce, depuis de longues années, sa pénétrante érudition sur ces vieux manuscrits où nos grands-pères et nos grand'mères ont laissé un peu de leur âme. La figure que pseudo-Perey a cette fois fait revivre pour nous est celle d'une petite créature très jolie et très amoureuse, qui fit dans sa vie beaucoup de mal sans le moindre remords: car elle le fit par amour. Et il faut avouer que c'est une grande cause. «Nul n'a le droit de juger ceux qui aiment,» pensa la Jeanne Avril de M. de Bonnières, quand elle aima.

Hélène de Massalska écrivait très bien. La raison en est qu'elle sentait fortement et n'avait pas appris le beau style. Hélène était orpheline; son oncle, le prince-évêque de Wilna la mit, âgée de neuf ans, à l'Abbaye-aux-Bois. À cette époque, où, parmi tant de femmes, il n'y avait point de mères, le couvent servait de famille aux filles de qualité. Mademoiselle de Fresnes, petite-fille du chancelier d'Aguesseau, y fut mise à trois ans avec sa nourrice. On y faisait ses dents. On s'y mariait à douze ou treize ans. L'usage fréquent de ces mariages était alors une des plaies de la société. Les fiancés, les maris venaient au parloir. La petite princesse Massalska raconte que mademoiselle de Bourbonne revint un jour fort triste du monde; le surlendemain, elle fit part à ses compagnes de son mariage avec M. d'Avaux. Elle avait à peine douze ans; elle devait faire sa première communion dans la semaine, se marier huit jours après et rentrer au couvent. «Elle était si excessivement mélancolique, raconte Hélène, que nous lui demandâmes si son futur ne lui plaisait pas; elle nous dit franchement qu'il était bien laid et bien vieux; elle nous dit aussi qu'il devait venir la voir le lendemain. Nous priâmes madame l'abbesse de permettre qu'on nous ouvrît l'appartement d'Orléans, qui avait vue sur la cour abbatiale, pour que nous voyions le futur mari de notre compagne; on nous l'accorda. Le lendemain, à son réveil, mademoiselle de Bourbonne reçut un gros bouquet, et, l'après-midi, M. d'Avaux vint. Nous le trouvâmes comme il était, abominable. Quand mademoiselle de Bourbonne sortit du parloir, tout le monde lui disait: «Ah! mon Dieu, que ton mari est laid! Si j'étais de toi, je ne l'épouserais pas. Ah! la malheureuse!» Et elle disait: «Ah! je l'épouserai, car papa le veut; mais je ne l'aimerai pas, c'est une chose sûre.»