À l'époux sans macule une épouse impollue.

Ce qu'il combat, ce qu'il poursuit partout, c'est le trafic honteux de l'amour. À l'en croire, publique ou cachée, la prostitution a tout envahi. Elle s'étale dans nos rues. Le mariage l'a installée avec honneur au foyer du riche. Il n'y a guère que chez quelques courtisanes qu'il ne la voit pas. C'est la Bête aux sept têtes, dont les diadèmes dépassent les plus hautes montagnes.

Elle va dévorer la France, l'Europe et le monde.

Le voyant l'a regardée en face. «Cette Bête, nous dit-il, était semblable à un léopard; ses pieds étaient comme des pieds d'ours, sa gueule comme la gueule d'un lion, et le dragon lui donnait sa force. Et cette Bête était vêtue de pourpre et d'écarlate, elle était parée d'or, de pierres précieuses et de perles, elle tenait en ses mains blanches comme du lait un vase d'or, plein des abominations et des impuretés de Babylone, de Sodome et de Lesbos. Par moments, cette Bête, que je croyais reconnaître pour celle que saint Jean avait vue, dégageait de tout son corps une vapeur enivrante au travers de laquelle elle apparaissait et rayonnait comme le plus beau des anges de Dieu, et dans laquelle venaient, par milliers, se jouer, se tordre de plaisir, hurler de douleur et finalement s'évaporer les animalcules anthropomorphiques dont la naissance avait précédé la sienne. Ils s'évanouissaient alors spontanément avec une toute petite détonation. Autrement dit, ils crevaient, et il n'en restait plus rien qu'une goutte de liquide, larme ou sang, que l'air absorbait aussitôt. La Bête ne s'en rassasiait pas. Pour aller plus vite, elle en écrasait sous ses pieds, elle en déchirait avec ses ongles, elle en broyait avec ses dents, elle en étouffait sur son sein. Ceux-ci étaient les plus heureux et les plus enviés[1]…»

Voilà le monstre! Tout ce que l'apôtre, le prophète peut dire pour nous rassurer, c'est que la Bête dévorera ce qui doit périr, ce qui est condamné à mort pour incapacité morale, et que les purs, les forts, les bons, ceux enfin qui sont dignes de vivre survivront seuls. C'est précisément ce que les darwiniens appellent la sélection naturelle. Mais elle agit lentement, et, à juger par ce qu'elle a produit jusqu'ici, on ne peut espérer qu'elle nous délivre prochainement des méchants et des imbéciles.

Oh! que M. Dumas est un moins suave docteur que M. Renan! Il ne s'attaque pas seulement à la Bête. Il en veut à l'amour lui-même, à l'amour tel que nous le menons d'ordinaire. Lebonnard conclut, dans la Visite de Noces, que «cela finit par la haine de la femme et le mépris de l'homme». Et Lebonnard n'est point un sot. M. de Ryons se montre plus cruel encore quand il dit à Madame de Simerose: «M. de Montègre va vous faire du mal, puisqu'il vous aime.» Ce M. de Ryons est très fort. Il est l'ami des femmes, ce qui veut dire qu'il ne les aime pas. «Je me suis promis, nous dit-il, de ne donner jamais ni mon coeur, ni mon honneur, ni ma vie à dévorer à ces charmants et terribles petits êtres pour lesquels on se ruine, on se déshonore et on se tue, et dont l'unique préoccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s'habiller tantôt comme des parapluies, tantôt comme des sonnettes[2].» À merveille! C'est ce que le sage Épicure avait coutume d'enseigner dans des livres qui sont malheureusement perdus. Son écolier Lucrèce apprit et répéta la leçon avec ardeur. M. de Ryons est à son tour un grand philosophe. Il y a une raison à cela: c'est qu'il n'est pas amoureux. Qu'il le devienne, et voilà sa philosophie et celle d'Épicure, et celle de Lucrèce, et celle de Dumas en pleine déroute! Notre homme fort sera un homme faible et il donnera tout ce qu'il possède en pâture à un petit être, sonnette ou parapluie.

Oh! je vois bien le mal. Le mal est que l'Amour est le plus vieux des dieux. Les Grecs l'ont dit. Quand il est né, il n'y avait encore ni justice ni intelligence au monde. Le malheureux ne trouva pas dans la matière cosmique de quoi se faire un cerveau, ni des yeux, ni des oreilles. Il naquit instinctif et aveugle, et tel il est né, tel il est encore, tel il restera toujours. Il travaille à tâtons. On l'a représenté comme un enfant ailé. C'est une flatterie. Sa vraie figure est celle d'un taureau acéphale. Loin d'être fils de Vénus, il en est le père. Jetez un coup d'oeil sur ses travaux. Ils sont immenses. Il a tout produit, mais sans esprit, sans morale, sans intelligence. Il fabriqua d'abord des bêtes, et quelles bêtes! des coquillages, des poissons, des reptiles. En ce temps-là, il vivait dans l'eau. Voilà comme il se préparait à ménager un jour les pudeurs et les délicatesses des jeunes filles de notre monde! Améliorant par hasard, peu à peu, ses procédés, il obtint les marsupiaux, puis les vivipares. Les mammifères lui donnèrent beaucoup de peine et les singes restèrent longtemps son chef-d'oeuvre. Pour faire l'homme après eux, il ne changea ni de nature ni de méthode. Il resta obscur, aveugle, violent et n'appela point l'esprit à son aide. Il ne l'appellera jamais. Et il aura raison, car la vie finirait bientôt s'il dépendait de l'intelligence de la semer sur la terre. Il est aveugle et il nous conduit. Tout le mal est là. Et c'est un mal éternel; car l'amour durera autant que les mondes.

Nous faisons comme M. de Ryons, nous lui opposons notre volonté et nous le dominons quand il est plus faible que nous. Mais, chaque fois qu'il est le plus fort, il nous domine à son tour. C'est ce qu'on appelle la lutte contre la passion. L'issue en est fatale. Il en est de la volonté et de l'instinct comme des deux plateaux d'une balance. C'est le plus chargé qui penche.

Je ne sais si ma mythologie est bien claire, mais je m'entends; elle revient à dire qu'il y a dans l'homme des forces obscures qui, antérieures à lui, agissent indépendamment de sa volonté et dont il ne peut pas toujours se rendre maître. Faut-il, pour cela, prendre la vie en haine et l'homme en horreur? Non, le Taureau acéphale lui-même a du bon. Il n'en faut pas trop médire. En définitive, il a toujours fait plus de bien que de mal. Sans cela, il ne durerait pas. Il vaut ce que vaut la nature, qui, après tout, est plus indifférente que méchante. Je croirai même qu'ils ont, elle et lui, un idéal secret. Par malheur, ce n'est pas le nôtre, et j'ai tout lieu de croire qu'il est inférieur au nôtre.

Les hommes valent mieux que la nature. C'est là une vérité consolante et pleine de douceur, que je ne me lasserai jamais de répéter.